GLENN GERS : UN AUTEUR AU TRAVAIL (17)

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Jusqu’à présent, nous avons travaillé sur les deux personnages récurrents de la série : Éric, le personnage principal et Ariane, celle dont la fonction sera d’être le Love Interest du personnage principal.

J’ai établi des fiches personnages en m’interrogeant sur qui ils sont, pourquoi ils sont ainsi lorsque nous faisons connaissance avec eux et ce qu’ils veulent dans cette histoire. Je vous renvoie à notre article précédent.

Glenn Gers insiste sur les associations qui nous viennent presque naturellement lorsqu’on pose une idée, par exemple, un personnage a passé une année entière dans un gîte en montagne se coupant volontairement du monde.
Cette information nous apprend beaucoup sur qui est ce personnage, sur la nature des relations qu’il entretient avec les autres maintenant qu’il est de retour.

La question du genre

Au fil de mes réflexions, j’en suis arrivé à me démarquer de la pensée de Glenn Gers en optant pour une histoire d’amour amalgamée à une histoire de fantôme. Je rencontre néanmoins la même problématique que lui : en effet, lequel de ces deux genres doit prédominer ?

C’est un choix personnel mais je crois être plus créatif en travaillant sur le fantastique plutôt que sur l’amour. Or, ce second aspect ne disparaîtra pas. Au contraire, je l’imbriquerai dans le surnaturel.
Cette décision est importante pour la suite car il est attaché au genre un certain nombre d’expectations de la part du lecteur/spectateur et celles-ci doivent être satisfaites pour ne pas frustrer les lectrices et les lecteurs qui s’attendent à retrouver certaines conventions dans l’histoire que je leur raconterai.

Nous ne croyons pas aux fantômes, aussi écrire sur les fantômes pour un lectorat moderne présente-t-il des défis particuliers. Comment écrire pour un public cynique, mais qui souhaite néanmoins être terrifié ?

Qu’est-ce qu’un fantôme, au juste ?

Nous vivons à l’ère de la raison, dans une culture plus séculaire que celle de ces grands écrivains de l’au-delà que furent les Victoriens ; nous nous fions aux preuves et aux démentis de la science, de la psychologie et de la médecine, à l’enregistrement numérique d’une grande partie de nos vies.

Nous vivons dans des pièces brillamment éclairées, dans des rues dépourvues de la terreur de quelque chose qui bouge dans l’ombre portée des éclairages de rue. Les fantômes n’apparaissent pas non plus sur les caméras de vidéosurveillance, les hologrammes sont des fantômes explicables et Freud considère le fantôme comme une métaphore de nos fantasmes.

Dans les histoires et quel qu’en soit le genre, les personnages sont hantés par leur passé, par un désir inaccompli ou encore par la culpabilité. Les fantômes ne devraient pas être visibles – du moins pas de manière directe. Qui peut oublier Peter Quint se tenant derrière la fenêtre dans Le Tour d’écrou ? Il est toujours à distance : derrière une vitre, ou au loin sur une tour, tout comme sa compagne Mlle Jessel est aperçue de l’autre côté d’un lac.

Il semble important que les présences inexpliquées ne soient pas des morts-vivants, mais qu’elles soient perçues comme des sons, des odeurs ou des erreurs d’interprétation ; tout au plus, il s’agit de réflexions, d’observations rapportées ou de quelque chose capturé dans la fraction de seconde d’un arrêt sur image.

Roald Dhal explique que les meilleures histoires de fantômes n’ont pas de fantômes et Susan Hill renchérit : moins est toujours plus. Les autrices et auteurs contemporains doivent miser sur le pouvoir de l’anticipation, sur les aspects troublants de décors moins évidents que les épaves éclairées à la bougie dans le brouillard.
Des images plus simples telle une lueur perçant la masse sombre d’un arbre peuvent être inattendues.

La perfection peut être inquiétante. Le pouvoir d’une histoire de fantômes réside dans ce que l’on craint sous la surface du récit, dans les terreurs aperçues ou imaginées dans les fissures, plutôt que dans ce qui surgit de l’ombre. La forme est un problème. Les romans sont beaucoup plus populaires que les nouvelles, mais il existe très peu de romans qui ne parlent que de fantômes, car il est difficile de maintenir la suspension de l’incrédulité.

Même à l’apogée des récits de fantômes, la nouvelle – de Dickens, HP Lovecraft, Charlotte Riddell – était la forme dominante, alors que le grand classique du genre, Le Tour d’écrou, ne compte que 43 000 mots dans sa version originale.

Le lecteur/spectateur doit être dans un état de tension pour que l’insondable s’attaque aux esprits craintifs, mais auteurs et autrices peuvent maintenir cet état pendant un temps limité sans risquer l’épuisement nerveux de leur lectorat.

Trouver un équilibre

Il existe un équilibre délicat entre la psychologie et les choses spectrales. Les histoires de fantômes doivent impliquer un flou entre la réalité et la folie ou la projection autant au sens psychologique que psychanalytique. Ainsi, Faraday, le personnage de Sarah Waters dans L’Indésirable (The Little Stranger) se révèle peu à peu être un narrateur peu fiable ; le protagoniste de The Yellow Wallpaper ou La Séquestrée de Charlotte Perkins Gilman est soit fou, soit réaliste.

La théorie selon laquelle la gouvernante de The Turn of the Screw (Le Tour d’Écrou) serait une névrosée fantasque a vu le jour lorsque Edmund Wilson a écrit son interprétation de la psychopathologie freudienne en 1934 (“The Ambiguity of Henry James“).
Rebecca du roman de Daphné du Maurier fausse l’esprit du narrateur de manière aussi puissante que si elle était bruyamment apparue à Manderley. Les auteurs et autrices modernes héritent d’une tradition de narrateurs peu fiables, largement amplifiée par la pensée psychanalytique ultérieure.

Les dénouements peuvent être un problème. Il est indispensable que les exigences narratives soient satisfaites, mais quelle explication peut-on donner ? Les histoires de fantômes sont, à bien des égards, à l’opposé des romans policiers, dont les univers sont plus logiques que la vie réelle – on découvre le coupable – alors que le surnaturel n’a pas de moment de révélation vers lequel l’intrigue se dirigerait.

Il y a donc une ambivalence nécessaire. Il faut pourtant nouer les fils narratifs, de sorte que si chaque récit doit être suivie jusqu’à sa conclusion (en particulier les récits faisant intervenir la psychologie), le lecteur et la lectrice doivent être satisfaits de la fin mais intentionnellement laissés dans une sorte d’inquiétude, le paranormal jouant dans les marges.

Si les hallucinations (visions et voix) sont expliquées de manière rationnelle, il ne s’agit plus d’une histoire de fantômes ; et si elles ne sont pas expliquées, l’incrédulité peut s’installer. Et là encore, l’influence de Freud peut étouffer les frissons : si un fantôme n’est qu’un simple délire psychologique, le rayonnement du surnaturel est atténué.

Les apparitions ne peuvent pas être de simples symboles, métaphores ou projections : les personnages, aussi torturés soient-ils, doivent les vivre comme des hantises, avec le lecteur/spectateur à leurs côtés.

Les conventions des histoires de fantômes traditionnelles sont là pour qu’on s’en joue et, pour les autrices et auteurs modernes, il y a un vrai plaisir à se retrouver dans des pièces secrètes, avec des demeures hostiles et des bruits à peine audibles.

Les codes peuvent être ignorés ou modifiés, et les voix et cris étranges d’enfants, les marques mystérieuses font partie intégrante de ce que Henry James appelait l’étrange et le sinistre brodés sur le type même du normal et du banal. Nous sommes à une époque habituée à l’horreur, avec des jeux vidéo qui diffusent des images ensanglantées sur les écrans. Pourtant, nous semblons toujours désirer des manifestations paranormales moins réalistes, de type gothique, vampirique ou fantomatique.

La France a ouvert la voie, avec sa série surnaturelle Les Revenants, tandis que Marc Levy a connu un succès mondial avec Et si c’était vrai… La vérité est qu’un public peut être profondément effrayé par les phénomènes auxquels il ne croit pas, hanté qu’il est par des lectures d’enfance ou par cette peur primitive des bruits à l’extérieur de la grotte. Ou, pire, à l’intérieur.

Atteindre à l’émotion

Opter pour un genre, c’est convoquer certaines émotions et plaquer certaines idées sur une histoire. Si je donne la primauté à l’histoire d’amour, je crains que le surnaturel se résorbe sous l’amour. L’amour est un thème puissant avec suffisamment d’ampleur et de profondeur qui ne souffrira pas d’être traité en intrigue secondaire.

Rappelons l’idée de départ (ou prémisse) : L’animateur vedette d’une émission de télévision portant sur l’investigation des phénomènes paranormaux est retrouvé assassiné dans des circonstances mystérieuses. Un groupe d’enquêteurs amateurs se constitue afin de découvrir le coupable qui est nécessairement pour eux d’origine surnaturelle.

Un rappel de Glenn Gers : trouver toujours le moyen de traduire vos idées, vos pensées, vos ambitions en scènes.

Gers propose aussi de commencer à travailler sur l’intrigue secondaire plutôt que sur l’intrigue principale. Suivons-le sur cette approche.

Parmi les différents moments que j’ai noté sur le plan, Ariane et Éric font l’amour. Cela me donne l’opportunité de mettre en scène ce moment :

Gers jette ses personnages dans une situation dans laquelle son personnage féminin est dans un état second comme désespéré. Elle a un peu trop bu et elle implore le personnage masculin de rester auprès d’elle pour la rassurer mais en respectant un esprit de chasteté car si son personnage masculin succombait à la tentation de ce corps offert, cela ombrerait le personnage d’une teinte antipathique ce qui serait l’inverse de l’effet recherché.
Puis lorsque la femme se réveille, elle voit cet homme qui a veillé sur elle. Quelques instants plus tard, ils font l’amour dans cette chambre illuminée par l’aurore. Après l’acte, tous deux éprouvent une certaine honte à l’idée qu’ils aient couché ensemble et tentent d’en oublier l’incident.

Ce qui semble intéressant dans une telle séquence, c’est que le personnage masculin (Éric dans mon cas) est pleinement conscient de la vulnérabilité de la femme mais il n’en tirera aucun avantage. Voici de quoi lui forger un trait de caractère durable dont nous nous servirons dans les épisodes à venir.

Les profils d’Ariane et d’Éric tels que je les ai imaginés jusqu’à présent sont disponibles au téléchargement (format pdf). Ainsi que les différents moments du récit (qui ne sont pas encore organisés en histoire). Dans ce plan, les paragraphes 7 et 8 listent une série de scènes ou de séquences concernant Ariane d’une part et Éric d’autre part. Les paragraphes 1 à 6 sont des scènes ou des séquences (constituées de scène successives ou non) autonomes. Il est important d’organiser le plus possible ses réflexions rappelle Glenn Gers.

La nécessité du plan

Glenn Gers insiste sur la nécessité du plan quelle que soit votre approche pour ce faire. Ici, après avoir posé (et modifié) l’idée, nous avons continué avec les personnages. De leur histoire personnelle (c’est-à-dire une biographie succincte concernant chacun d’eux), j’en ai déduit une série d’événements possibles que j’ai plus ou moins détaillés.

Nous savons que la mort de l’animateur n’est pas le fait d’une action surnaturelle mais les personnages à ce moment du récit sont persuadés du contraire. Éric, cependant, doute. Effectivement, parmi le groupe de chasseurs de fantômes qui s’est constitué pour faire la lumière sur ce qu’il s’est vraiment passé (c’est-à-dire quelle entité surnaturelle a tué l’animateur) s’est glissé le serial killer dont le modus operandi est le poison.

Je joins en téléchargement le profil de Charles (mon serial killer) tel que je l’ai élaboré jusqu’à présent.

En voici le résumé :

QUI EST CHARLES ? ET POURQUOI EST-IL AINSI ?

Le serial killer ne sera pas un personnage distinct du groupe.

Il s’intègre au groupe parce que c’est le seul moyen pour lui de récupérer le dossier qui le compromet. Sa tactique serait alors soit de tenter de séduire Ariane et de gagner sa confiance soit de tenter de convaincre Éric de récupérer le dossier compromettant.

Il nous faut maintenant trouver le moyen de lier ce personnage à l’animateur assassiné : Charles travaille dans la maison de production qui produit les émissions dont l’animateur est la vedette. Cet animateur justement sera odieux envers Charles ne manquant jamais une occasion de le rabaisser. Décidément, l’animateur doit être un être foncièrement antipathique. Alors surgit dans l’esprit du tueur toutes ces fois où il fut moqué, rejeté. Cet animateur n’est pas différent de ceux qui l’ont fait souffrir.

S’il rejoint le groupe, c’est parce qu’il a terriblement besoin de reconnaissance non pas pour ses crimes qu’il ne maîtrise pas mais pour obtenir le respect.

L’assassin suit ses victimes à leur insu de manière à étudier leurs habitudes (intéressant de reprendre le motif de la vulnérabilité d’un individu par ses habitudes de vie). L’assassin n’est pas dans l’urgence ; il prend le temps d’observer ses proies pour les connaître suffisamment afin de les atteindre par le biais d’une faiblesse, c’est-à-dire à ne pas prendre au sens littéral mais plutôt comme une situation où le personnage n’est pas sur ses gardes. Un être foncièrement religieux par exemple, qui assiste régulièrement à la prière de la mi-journée, pourrait être empoisonné par une hostie altérée par les mains de l’empoisonneur.

Nous avions dans un premier temps décrit l’assassin comme un homme adulte prenant sa revanche sur les humiliations subies depuis l’enfance. Or il faudrait que cela soit toute une vie d’humiliations, de rejets systématiques par autrui. Le tueur sera un homme âgé qui, parce que son apparence le classe dorénavant dans les impressions plutôt positives, attirera la sympathie des personnages et du lecteur/spectateur.

QUE VEUT CHARLES ?

Néanmoins, il nous faut dépasser le simple concept de méchant de l’histoire. En effet, ce serial killer possède une motivation. Donnons-lui un passé pour expliquer ce qui le fait agir maintenant. Imaginons qu’avant de commettre ses crimes, notre serial killer était un être timoré. Il était le souffre-douleur des autres enfants et incapable de se défendre ou de se plaindre (ses parents ignoraient tout de sa souffrance), son martyre dura de trop nombreuses années.

Devenu adulte, son comportement apparemment asocial car vivant sans cesse dans la peur d’être à nouveau la risée des autres, a eu l’effet inverse. Sur son lieu de travail, il était encore une fois harcelé.

Voulant briser le cercle, il commet alors son premier meurtre qu’il avait préparé dans les moindres détails. Les enquêteurs ne pouvant remonter jusqu’à lui, il gagna en confiance, un sentiment qu’il ne connaissait pas. L’euphorie s’estompant, le désir puissant de continuer à tuer, ce qu’il considère comme un acte de vengeance, s’accomplit dans des actes de plus en plus horribles.

Il est important de retenir le fait suivant concernant le serial killer : tout comme Éric, il infiltre le groupe.

Glenn Gers me souffle l’idée qu’il me faudra rapidement (probablement dès le second épisode) créer une suspicion à l’intérieur du groupe qui réalisera que le serial killer est parmi eux. Cela me cause un embarras car le groupe est mû par la conviction profonde de l’existence d’entités appartenant à d’autres plans que le nôtre.
Et je crains que savoir qu’un meurtrier est parmi eux soit insuffisant à les convaincre du contraire. Pourtant, Glenn Gers a raison. Il me faudra donc trouver le moyen de contourner ma propre objection.

Objection

Savoir qu’un meurtrier est parmi les membres de la communauté ne peut que s’immiscer secrètement dans les esprits car déclarer ouvertement que l’un d’entre eux est un tueur, c’est s’exposer soi-même à l’attention du meurtrier.

Peut-être envisager une division dans le groupe entre ceux qui s’interrogent sur l’origine surnaturelle du meurtre de l’animateur et ceux qui relèvent déjà des indices que ce meurtre n’est autre que terrestre ?
Créer une scission dans une communauté peut s’avérer intéressant à développer. Le désordre est en soi dramatique.

Glenn Gers fait juste un rappel : lorsque des décisions importantes pour l’intrigue, lorsqu’une prise de conscience est un tournant majeur du récit, lorsqu’un choix quelconque oriente l’intrigue dans une toute nouvelle direction, cela doit être le fait du personnage principal.
Le personnage principal (et d’autant plus lorsqu’il est aussi le protagoniste) ne peut déléguer sa responsabilité quant au devenir de l’histoire.

Glenn Gers se préoccupe de comprendre pourquoi dans son propre récit qui est d’abord un thriller et non une Ghost Story à laquelle j’ai la prétention de prétendre, les autorités ne sont pas concernées par le meurtre.
La même problématique se pose à moi. Un léger brainstorming me fait penser que les enquêteurs officiels pourraient avoir conclu à un copycat et donc à une affaire qu’ils poursuivent déjà par ailleurs et la petite communauté qui se met en devoir de trouver des raisons au meurtre ne les entravent pas dans leurs investigations.

Une mise en scène du crime sous la forme d’un suicide n’est pas non plus possible car le meurtre doit être évident (et c’est d’ailleurs par ce meurtre que j’entends constituer mon prologue).

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