ÉCRIRE LA S.F. – 17

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La compréhension et la gestion des enjeux dans l’écriture de la science-fiction

On peut dire que sans enjeux, il n’y aurait pas vraiment d’histoires à raconter. En effet, si nous ne comprenons pas pourquoi les personnages font de tels choix, comment s’investir auprès d’un personnage. Et c’est particulièrement vrai dans le genre de la science-fiction. Ils représentent ce que les personnages risquent de gagner ou de perdre, et pourquoi le lecteur/spectateur devrait s’en soucier. Dans la science-fiction, les enjeux sont souvent amplifiés, allant de la survie d’un individu à celle de l’humanité tout entière, voire de l’univers.

Les enjeux sont les conséquences potentielles des actions des personnages ou des événements de l’histoire. Ils créent la tension, motivent les personnages et maintiennent notre intérêt. En science-fiction, les enjeux peuvent être :

  • Personnels : la survie ou le développement d’un personnage.
  • Relationnels : les liens entre les personnages.
  • Sociétaux : l’avenir d’une civilisation ou d’une planète.
  • Existentiels : la nature même de l’existence ou de la réalité.
Les Enjeux Personnels : Le Prix du Danger (1983) de Yves Boisset

Le Prix du Danger nous plonge au cœur d’une société dystopique où le sensationnalisme télévisuel ne connaît plus de limites. François, monsieur-tout-le-monde en quête d’une vie meilleure, se laisse tenter par les sirènes d’un jeu au concept aussi simple que terrifiant : survivre à tout prix pour empocher le pactole.

Mais à quel prix justement ? Celui de sa dignité, de son humanité ? En acceptant d’être la proie d’une chasse à l’homme retransmise en direct, François devient le symbole d’une dérive inquiétante. Celle d’un monde où l’on est prêt à tout pour son quart d’heure de célébrité et quelques billets.

Le Prix du DangerVéritable traversée du miroir de nos dérives, ce roman d’anticipation (Robert Sheckley, The Prize of Peril) met en lumière avec un réalisme à faire peur les travers d’une société accro au spectacle de la violence. Une société prête à sacrifier les plus vulnérables sur l’autel de l’audimat.

À travers le destin tragique de François, c’est une mise en garde que nous lance les auteurs. Et si demain, la frontière entre réalité et divertissement s’effaçait complètement ? Et si notre soif de sensations fortes faisait de nous les complices d’une barbarie assumée ?

Le Prix du Danger expose sans fard la fragile limite qui sépare l’Homme du chaos. Une lecture aussi prenante que dérangeante qui nous pousse dans nos derniers retranchements. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour exister aux yeux des autres ? C’est la question ici soulevée.

Les enjeux personnels se manifestent à plusieurs niveaux : François doit rester en vie face à des chasseurs déterminés à l’éliminer. Il est confronté à des dilemmes éthiques, jusqu’où est-il prêt à aller pour survivre ? Mais au cours de cette épreuve extrême, François évolue, passant d’un simple participant à un symbole de rébellion contre un système perverti.

Ce film est une critique acerbe de la manipulation médiatique et de l’exploitation de l’être humain par une société en quête perpétuelle de sensations toujours plus fortes. Il nous force à nous interroger non seulement sur les limites du divertissement, mais aussi sur la responsabilité des médias et du public dans la dégradation de la morale collective. La télévision, sous son couvert de divertissement, peut devenir un instrument de déshumanisation et de contrôle social.

Les Enjeux Relationnels : Cube (1997) de Vincenzo Natali

Quand nous découvrons Cube de Vincenzo Natali, on ne peut qu’être que très curieux de son concept terrifiant. Être pris au piège dans un dédale de salles cubiques truffées de pièges mortels, sans le moindre souvenir de comment vous avez atterri là ; c’est le cauchemar assuré et c’est précisément cela que vivent les personnages de ce récit.

CubeMais au-delà de son atmosphère claustrophobe et de ses décors minimalistes dans lesquels se fondent les personnages (ils ne sont pas des toiles peintes contre lesquelles on glisse sans même parfois les apercevoir), c’est pour sa fine analyse des relations humaines que Cube mérite qu’on s’y attarde. Propulsés dans cet environnement hostile, les personnages n’ont d’autre choix que de s’appuyer les uns sur les autres pour espérer s’en sortir. Pourtant, la méfiance s’installe rapidement. Comment accorder sa confiance à des inconnus quand votre vie est en jeu ?

Les dynamiques de groupe évolueront donc au fil des épreuves. Des alliances se créent et se défont au gré des révélations sur les compétences et les motivations de chacun. La cohésion cède parfois le pas à l’instinct de survie et à l’individualisme. Sous la pression, les masques tombent et les véritables personnalités se révèlent, pour le meilleur et pour le pire.

Cube a sa manière bien à lui de nous rappeler à quel point les relations humaines sont cruciales, même dans les situations les plus déshumanisantes. Sans entraide et sans communication, les personnages sont condamnés ; mais ces mêmes interactions portent en elles les germes du conflit et de la trahison.
Jusqu’où serais-nous prêt à aller pour survivre ? Ferions-nous passer nos intérêts avant ceux du groupe ? C’est cette réflexion sur la nature humaine qui rend le film si universel.

Les Enjeux Sociétaux : Advantageous (2015) de Jennifer Phang

Les préjugés liés à l’âge et au genre sont un combat quotidien pour beaucoup de femmes mais dans Advantageous, ce combat est poussé à l’extrême. Ce récit fait le constat de la précarité particulière des femmes, surtout celles d’âge mûr, dans un marché du travail où les années de dévouement et les compétences sont balayées d’un revers de la main face à de jeunes concurrentes. Combien de fois avons-nous jugé quelqu’un sur son apparence plutôt que sur ses compétences ?

AdvantageousLe contexte économique tendu du récit ne fait qu’exacerber ces problèmes. Voir Gwen lutter pour assurer à sa fille un avenir meilleur ne peut que nous faire prendre conscience de la fragilité de nos propres positions et de l’importance de lutter contre ces formes de discrimination avant qu’elles ne deviennent une norme.

La division socio-économique de classes met en exergue la lutte pour survivre dans un contexte d’inégalités économiques. Le récit démontre aussi comment cette fracture affecte tous les aspects de la vie : éducation, santé, logement, et même les relations interpersonnelles. Gwen essaie seulement de maintenir son statut social sans s’apercevoir que cela ruine ses liens sociaux et familiaux.
Le dilemme de Gwen qui se cristallise dans l’utilisation d’une technologie pour transférer sa conscience dans un corps plus jeune afin de garder son emploi est une métaphore des compromis éthiques que nous devons faire dans une société technologiquement avancée mais socialement inégalitaire.

Gwen fixe son miroir, le visage creusé par le temps. Abandonner cette peau, archive vivante et refuge de Jules ? L’idée la révulse. Et pourtant, les opportunités s’amenuisent. L’impensable s’immisce dans ses pensées. Le progrès tant vanté se mue en outil d’auto-destruction. Amère plaisanterie du destin.
Son esprit s’embourbe : sauvegarder son être ou garantir le futur de Jules ? Céder, n’est-ce pas inculquer à sa fille la suprématie du paraître ? Mais y a-t-il vraiment une alternative ?

Tantôt martyre volontaire, tantôt proie d’un monde implacable, Gwen vacille. Ces deux réalités coexistent, peut-être. Chaque marque sur sa peau conte une histoire. Les effacer lui déchire les entrailles. Mais pour Jules ? Elle franchirait les limites de son propre être.

Les Enjeux Existentiels : Archive (2020) de Gavin Rothery

ArchiveGeorge Almore, et son travail sur l’IA ultra-réaliste n’est pas qu’un simple projet scientifique : c’est une quête profondément personnelle. Depuis la mort de sa femme, il est obsédé par l’idée de la ramener à la vie, ou du moins, de créer une version d’elle qui soit aussi proche que possible de l’original.
Ce parcours l’a forcé à s’interroger sur des questions existentielles qu’il n’aurait jamais imaginées : Qu’est-ce qui fait de nous des êtres conscients ?

George passe ses journées à essayer de reproduire artificiellement quelque chose que nous comprenons à peine : la conscience humaine. Est-ce même possible ? Et s’il y arrive, se pourrait-il que ce soit vraiment sa femme ou plutôt une copie ?
Qu’est-ce qui fait de nous qui nous sommes ? Les souvenirs de Julie Alice ? Sa personnalité ? Son essence ? En essayant de la recréer, il réalise à quel point ces questions sont raisonnablement insaisissables.

Les recherches de George brouille la ligne entre l’humain et la machine. Chaque avancée le rapproche certes du but, mais soulève aussi de nouveaux dilemmes éthiques. S’arroger le droit de créer un être conscient, est-ce éthiquement juste ? Et comment qualifier cet être artificiel de personne ? Comme le docteur Frankenstein, c’est une tentative désespérée de défier la mort.

Est-ce que la technologie peut vraiment nous offrir une forme d’immortalité ? Et si c’est le cas, est-ce vraiment souhaitable ? Mais George tout imbu de culpabilité ne peut s’empêcher de trouver ses réponses.

Ce qu’il faut éviter
Des enjeux trop élevés trop rapidement

Valérian et la cité des mille planètes de Besson, mettant en scène les aventures spatiales de deux agents, éblouit l’œil mais laisse l’esprit sur sa faim. Le long-métrage peine à trouver l’équilibre entre sa grandiloquence visuelle et la finesse de son intrigue. Dès l’entame, nous nous retrouvons dans un maelström d’événements cosmiques, sans avoir eu le loisir de s’attacher aux personnages. Ils sont censés porter l’histoire ; ils se retrouvent tels des figurines perdues dans un décor d’une ampleur démesurée, leurs personnalités à peine effleurées par le scénario. Cette course effrénée vers le spectaculaire laisse peu de place à l’exploration des âmes qui peuplent cet univers foisonnant.

ValérianL’empressement du récit nuit à l’architecture du long-métrage. En dévoilant trop tôt ses cartes maîtresses, le cinéaste s’ôte la possibilité d’un crescendo narratif passionnant. Le récit, qui aurait pu sonder les zones grises morales d’une galaxie foisonnante, se contente d’opposer gentils et méchants sans la moindre nuance.
On déplore l’absence d’intrigues secondaires et de questionnements moraux profonds. Dans cette mosaïque culturelle qu’est la station orbitale, on s’attendait à des jeux d’influence complexes, des retournements d’alliances, des desseins obscurs. Hélas, l’intrigue se borne à une mission de secours monolithique qui, malgré son envergure stellaire, peine à captiver.

L’univers aurait gagné à être creusé davantage. Au lieu de juste en prendre plein les yeux, on aurait aimé avoir de quoi se triturer les méninges. C’est frustrant, on a l’impression d’avoir juste gratté la surface d’un monde qui a tant de choses à dire. Bien sûr, Besson nous en met plein la vue. Mais le récit !?
Donner plus d’épaisseur aux personnages secondaires, creuser les intrigues de politique et de société dans cette immense ville de l’espace, ou même se poser des questions sur toutes ces nouvelles technologies. Mais non, rien de tout ça. C’est dommage, vraiment, d’être passé à côté.

Un Manque de connexion personnelle

Premier Contact de Denis Villeneuve évite cet écueil en jouant sur des aliens qui débarquent et la panique qui s’ensuit couplée à l’histoire personnelle de l’héroïne, Louise. D’un côté il y a toute cette tension mondiale, avec les gouvernements, l’armée et les gens normaux qui se demandent si c’est la fin du monde. C’est un enjeu énorme pour le devenir de la planète. Mais en même temps, nous avons Louise, cette linguiste, qui essaie de comprendre ce que les aliens racontent. Mais il ne s’agit pas d’apprendre une nouvelle langue. Villeneuve nous ouvre l’intériorité de Louise, ses doutes, ses peines.

Plus Louise comprend les aliens, plus cela change sa façon de voir le temps, sa vie, tout. Et étrangement, c’est en comprenant ses propres émotions qu’elle arrive à mieux communiquer avec les extraterrestres.
Au final, nous avons l’impression que sauver le monde et se sauver soi-même, cela revient au même. Le film nous fait réfléchir sur des concepts énormes comme Qu’est-ce qui nous rend humains ? Ou Comment réagirions-nous face à quelque chose de complètement alien ?, mais toujours à travers les yeux de Louise. Et c’est bien cela qui nous accroche à Premier Contact.

Des Enjeux sans conséquences

Ready Player One (2018) de Steven Spielberg évite l’écueil d’enjeux sans conséquence souvent associés aux récits se déroulant dans des environnements virtuels.

Ready Player OneLe film établit un contexte socio-économique dystopique où l’Oasis, un monde virtuel immersif, devient non seulement un espace de divertissement mais aussi un refuge essentiel face à une réalité désolante. Cette prémisse ancre solidement les enjeux virtuels dans la réalité tangible des personnages.

L’objectif est le contrôle de l’Oasis. Il ne s’agit pas d’une simple compétition ludique. C’est un enjeu sociétal majeur. La menace que représente IOI, une corporation cherchant à monétiser agressivement l’Oasis, souligne les implications réelles du conflit virtuel sur les libertés individuelles et l’équité sociale.

Spielberg parvient à supprimer la différence entre virtuel et réalité à travers plusieurs mécanismes. D’abord, les actions dans l’Oasis ont des répercussions directes sur la vie réelle des personnages. Cette confusion participe du sentiment de danger et donc, d’empathie envers leur situation.
Les relations, concept majeur de l’art dramatique, se forment non seulement dans le virtuel et se renforcent dans le réel. Les expériences virtuelles suintent ainsi émotionnellement dans la réalité. Et cela est vérifié par l’intrusion des hommes IOI dans le monde réel pour traquer les joueurs. L’idée de Spielberg pour amplifier les enjeux est donc d’établir un lien concret entre les deux domaines.

Un Manque de clarté des enjeux

District 9District 9 (2009) de Neill Blomkamp se distingue par sa capacité à établir des enjeux clairs dès le départ. La prémisse est simple : la coexistence entre humains et extraterrestres. L’intrigue se nourrit de la transformation physique et morale de son protagoniste, Wikus van de Merwe. Le film pose rapidement un cadre de ségrégation et de tension entre espèces dans un Johannesburg alternatif. L’objectif et par conséquent les enjeux immédiats de celui-ci sont la gestion du District 9, le camp de réfugiés extraterrestres, et le projet de relocalisation forcée.

Alors que Wikus subit sa transformation, les enjeux deviennent beaucoup plus sérieux. Sur un plan personnel, Wikus lutte contre sa métamorphose en alien. Il en vient à questionner son humanité et si celle-ci est vraiment en adéquation avec la société. Ce questionnement se perçoit à travers ses relations familiales et professionnelles.

Sur le plan sociétal, District 9 se préoccupe de xénophobie et nous interroge sur nos préjugés et notre tendance à déshumaniser l’étranger jusqu’à l’abominer. Parallèlement, la valeur des technologies de cet autre devient un enjeu économique majeur. Un thème similaire se lit dans Avatar de James Cameron.

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