GLENN GERS : UN AUTEUR AU TRAVAIL (4)

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Glenn Gers explique que les idées ne surgissent pas du néant. Elles sont déjà là avant même qu’on en prenne conscience. L’auteur et l’autrice de fiction doivent seulement prêter attention à ce qui les entoure. Par exemple, vous lisez des consignes de sécurité sur un emballage. Alors apparaît dans l’esprit l’idée que le danger est un instrument pratique pour sortir sa vie du morne quotidien où on l’a laissé s’engluer.

Gers décide donc de noter cette idée dans la rubrique thématique de son projet en cours. Les thèmes qui interviendront dans votre récit ne sont pas des faits. Le sentiment de danger n’est possible que lorsque nous l’éprouvons concrètement dans notre chair et notre âme.

Auteurs et autrices illustrent les thèmes par des circonstances particulières. Gers pose alors le concept que les personnages de son projet en cours seront affamés du désir de danger afin de combler l’ennui de leur existence. Mais ne risquent-ils pas d’aller trop loin ?

Le dialogue avec soi-même

Lorsqu’une idée surgit, maintenant qu’elle s’est installée dans votre conscience, ne la considérez pas comme acquise, comme une donnée définitive, comme un axiome. Mettez cette idée, ce thème ou encore un dialogue, ou une scène ou même une séquence entière… en question.
Il faut garder un esprit critique avec ce qui est extérieur à nous mais aussi vis-à-vis de nous-mêmes. Les expériences que vous avez vécues, donnez-leur une seconde existence dans votre conscience. En quelque sorte, revivez dans votre intimité une expérience vécue dans la réalité et tentez d’en dégager des résultats plus sincères, moins brouillés par les émotions et passions du moment vécu.

Les faits que vous imaginerez pour votre récit gagneront en complexité et par là, en vraisemblance bien qu’ils ne soient que l’œuvre de l’imagination.

Ce que vous posez de manière impulsive manque de profondeur. La réflexion permet d’accumuler les détails qui conféreront une verticalité à vos idées. Ainsi, Glenn Gers appuie sur le concept de distance, de retraite vis-à-vis du grouillement de la vie citadine. Ariane, destinée à être le Love Interest du personnage principal Éric vit à la campagne, dans un lieu isolé même du bourg.

Mais Éric aussi a besoin de prendre de la distance avec sa vie actuelle. Rappelons qu’il est un être désabusé, usé par son métier de journaliste d’investigation et en rupture de ban avec sa famille. Il fuit donc ce quotidien pour décider d’écrire un livre. Et que fait-il ? Il loue une maison dans le bourg même où appartient Ariane.

Il y a un double mouvement à l’œuvre ici ; deux élans contradictoires (ce qui ajoute à la complexité de la situation) : l’un fuit un épuisement moral et recherche un lieu pour se ressourcer : l’autre aspire à une vie plus mouvementée, plus vivante que le calme rassurant (selon sa propre vision des choses) d’une campagne française.

Une rencontre semble évidente. Mais on ne peut se contenter de cela. Il faut tenir compte de l’arrière-plan personnel de chacun de ces personnages. Cette profondeur explique pourquoi ces deux-là sont destinés à vivre ensemble.
La sphère morale dans laquelle tous deux évoluent et qui leur est commune (qui pressent l’harmonie qui existe déjà entre eux deux) est que tous deux ont le même vide à combler : se sentir aimé. Éric a connu cette sensation mais il l’a perdue. Ariane l’espère et doute à la fois qu’elle ne l’a connaîtra jamais.

Une multiplicité de causes

Tout en respectant la logique de la relation de cause à effet, il est dommage de se limiter à une seule cause. Chaque cause possède une infinité d’effets possibles possédant eux-mêmes de nombreuses conséquences possibles. Or envisager toutes sortes de conditions qui rendent les choses possibles, c’est ouvrir son imagination a de nombreuses causes. C’est là qu’intervient la dynamique des personnages pétris de contradictions, d’incertitudes, faisant face à des situations rendant leurs décisions et leurs comportements encore plus ambigus.

Un personnage qui n’a pas d’autre but que la fonction pour laquelle il a été créé est un personnage statique et prévisible. Considérons Euryclée, la vénérable servante qui éleva Ulysse. Sa seule fonction dans le récit consiste à reconnaître la cicatrice d’Ulysse. Ce personnage figé dans sa fonction ne dénature nullement l’extraordinaire qualité du texte homérique. Seulement dans un scénario consistant, nous avons besoin de complexifier nos personnages, de leur donner plusieurs couches psychologiques qui se sont renforcées au fil du temps et qui leur donne une évolution inconnue chez Euryclée par exemple.

Surtout notez vos idées sur les fiches de personnages. Vous ne vous servirez peut-être pas de ce matériel dans le projet en cours (pour un autre projet, qui sait ?) mais ces idées seront conservées. Maintenant, Glenn Gers se remémore qu’il a une histoire à écrire. Donc il lui faut de l’action. Rappel de la prémisse : un groupe se forme autour du meurtre de l’animateur d’un podcast dédié aux crimes non résolus. Le groupe s’est persuadé que l’animateur a été tué parce qu’il était sur le point de révéler l’identité d’un serial killer. Le groupe décide en conséquence de poursuivre l’enquête.

La communauté qui se crée autour de ce meurtre est composée de membres d’horizons divers qui ne se connaissent pas. Leur seul point commun est qu’ils sont des auditeurs passionnés du podcast en question.
En tant qu’auditeurs, aucun d’entre eux n’a accès aux dossiers de l’animateur. Pour Glenn Gers, cela implique une scène au cours de laquelle l’un des membres devra se procurer ces preuves qui accusent de manière irréfutable un certain individu. D’emblée, notre personnage principal dont l’activité de journaliste d’investigation est un atout certain devrait être au cœur de cette scène.

N’anticipons pas mais notons tout de même cette scène dans notre plan en construction. Le terme anglo-saxon est Outline et il s’agit en effet de noter les différentes scènes qui articuleront tout le récit. Ne leur donnons aucun ordre car nous ne savons pas encore quel serait l’ordre le plus efficace pour conter cette histoire d’où l’utilité de fiches séparées pour chacune des scènes que l’on peut organiser et réordonner pour structurer au mieux notre récit.

Action & événements

Chaque événement, chaque fait, chaque phénomène participeront à l’action. Précédemment, il semblait logique qu’Éric, non seulement en tant que personnage principal mais aussi parce qu’il est journaliste d’investigation devrait être celui qui se procure les dossiers de l’animateur assassiné.
Cependant, c’est tout à fait prévisible ; c’est le même défaut qu’entre Euryclée et Ulysse. Il faut prendre le lecteur et la lectrice au contre-pied de ce qui s’impose à eux comme une évidence.

Glenn Gers envisage donc que le personnage qui devrait se procurer ces documents pourrait être.. Ariane. En effet, nous pouvons jouer avec les contradictions inhérentes à Ariane. C’est une femme qui aspire à sortir de sa zone de confort mais n’a jamais pu assembler le courage de le faire ; elle a bâti sa vie sur un sentiment de sécurité qui lui pèse.

Soudain elle voit une opportunité et dans un geste impulsif (donc qu’elle ne raisonne pas), elle fera montre d’une audace extraordinaire (en fiction, l’exagération fonctionne mieux que l’habitude).

Lorsque vous n’élaborez pas vos personnages, pensez à votre récit en scènes qui dépeignent des événements, des faits, des phénomènes. Un scénario est fait de scènes. Lorsque vous réarrangerez les différentes scènes dans votre plan, vous vous apercevrez avec quelques efforts qu’il y a des scènes qui ne fonctionnent pas dans le tout.
C’est une des phases les plus difficiles de la réécriture : l’élimination des scènes qui décidément détruisent la cohérence du récit (le tout).

Autre scène nécessaire est celle de la découverte sans vie de l’animateur apparemment assassiné. Est-ce ce qui lance le récit ? Cela justifie toute l’histoire mais vis-à-vis du personnage principal, peut-on considérer que cette découverte est un incident déclencheur ?

Glenn Gers penche pour que cette scène soit l’incident déclencheur ; j’avoue être réticent envers cette option. Il est normal de ne pas avoir toutes les réponses immédiatement. Sous la scène en question, marquons d’un point d’interrogation s’il s’agira ou non de l’incident déclencheur.

L’objectif du héros

L’histoire suit une ligne dramatique faite d’événements qui la mènent d’un point A à un point B sans que l’ordre chronologique de ces événements ait une importance majeure dans la compréhension de cette histoire ; ils peuvent se produire à n’importe quel moment.

Une caractéristique de cette ligne dramatique globale est que tous les personnages sont concernés par l’objectif du héros (ou de l’héroïne).

L’objectif correspond à un désir : le protagoniste veut quelque chose, l’antagoniste ne veut pas que le protagoniste obtienne cette chose ou bien l’inverse quand l’antagoniste veut quelque chose et que le protagoniste est d’une manière ou d’une autre obligé d’empêcher l’antagoniste de l’obtenir.
Dans le même ordre d’idée, l’objectif pourrait être de se débarrasser de quelque chose. Ce qu’il est important de retenir est que cet objectif du héros est une préoccupation partagée par tous les personnages.

Ici, l’objectif d’Éric est de découvrir le coupable et effectivement tous les personnages sont concernés. Une objection se soulève ici : qu’est-ce qui provoque la suspicion d’Éric qu’il s’agit d’un serial killer ? Une suspicion qui conduit Ariane à récupérer les dossiers de l’animateur et cette scène devra être précisément émotionnellement intense pour elle.

La réponse se trouve dans les conventions de genre du thriller : c’est-à-dire un indice spécifique qui interpelle Éric. Ceci étant posé, nous ignorons encore quel sera cet indice. Nous y répondrons plus tard après maturation.

Lorsque vous réfléchissez aux événements, choisissez des verbes d’action : découvrir le coupable ; suspecter un meurtre ; récupérer des dossiers… Ces verbes rendent les choses concrètes.

Plus haut, j’ai indiqué qu’une scène nécessaire serait la découverte sans vie de l’animateur. Sachant qu’il n’y a pas de mystère autour de cette mort brutale puisqu’on sait qu’il a été assassiné, cette scène pourrait être dessinée avec la présence dans l’ombre du tueur.
Le lecteur/spectateur de la scène possède ainsi l’information avant les personnages. Une manière d’introduire un peu d’ironie dramatique dans l’histoire. Dans ce cas, cette scène du meurtre pourrait être le prologue.

Glenn Gers se réserve néanmoins la possibilité du In Media Res : l’assassinat de l’animateur est déjà consommé et Éric investigue déjà cette affaire avec les répercussions à venir sur Ariane et les autres personnages.

Faire connaissance avec les personnages

Dans son plan, Glenn Gers envisage que nous faisions connaissance avec Éric puis Ariane (la précédence d’Éric sur Ariane le désigne comme personnage principal) avant la scène du meurtre. Dans ce cas, mon idée de faire du meurtre le prologue du récit tombe à l’eau. Mais notons tout de même dans notre plan mais sans en préciser l’ordre : rencontre du lecteur/spectateur avec Éric – rencontre du lecteur/spectateur avec Ariane.

Gardons aussi à l’esprit qu’on peut se passer d’un prologue sans nuire à l’intérêt de l’histoire. Ce qui compte pour le moment est d’établir un plan des événements possibles qui se présente à notre esprit. Vous pourriez certes détailler chaque événement mais un plan devrait être concis : chaque fait ou phénomène devrait être décrit en quelques lignes ou avec un point d’interrogation.

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