LES ROUAGES DE DRAMATICA – 1

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James Hull, aficionado reconnu de la théorie narrative Dramatica, nous explique le fonctionnement interne de cette théorie narrative (une théorie qui ne se contente pas de rester dans la spéculation mais vise d’abord à vous assurer de la cohérence de votre récit).

Dramatica : un paradigme de l’esprit
Le fondement

La connaissance est le fondement de la logique. Une fois que nous savons quelque chose, nous pouvons facilement le combiner avec d’autres objets de connaissance pour former une conclusion – un nouveau bloc construit sur la base des précédents.

Lorsqu’ils sont productifs, ces blocs de connaissance manifestent un niveau de pensée supérieur ou peut-être aussi une forme supérieure d’expérience ; lorsqu’ils sont délétères, ils véhiculent des croyances (non de belles croyances comme ces questions métaphysiques sur l’existence de Dieu ou l’immortalité) mais plutôt des opinions qui tendent à infecter le plus grand nombre et ceux qui s’ancrent dans de telles croyances ne peuvent progresser.

Dramatica est une théorie narrative dont la visée est de s’assurer de la cohérence d’un récit. Elle nécessite un apprentissage. Et certes, elle est intimidante.

L’incapacité d’un individu à saisir des concepts l’amène à s’engager dans une voie de destruction délibérée. Il est beaucoup plus facile de tuer ce que nous ne comprenons pas.
Ce qui peut paraître une critique réfléchie masque souvent une ignorance craintive de ce que nous ne comprenons pas. Pour contourner cet écueil qui pourrait obstruer le chemin vers Dramatica, détaillons cette théorie et comprenons ce qu’elle peut effectivement nous apporter dans notre désir d’écriture.

Un notion importante est le contexte. Voyez la définition : un ensemble de circonstances liées souvent par une relation de causalité ou bien encore un arrière-plan comme celui d’un contexte historique devenu support d’événements ou de phénomènes qui apparaissent au premier plan.

Selon James Hull, le contexte a une portée significative nécessaire. Un même phénomène (le contexte permet l’apparition d’un phénomène ou d’un événement, et non pas le phénomène ou l’événement eux-mêmes, seulement leur survenance dans un contexte donné) peut être une bonne chose ou une mauvaise chose conformément aux règles d’une morale ou parce que nous le jugeons (ou l’interprétons) ainsi.

Prenons un couteau. Il devient significatif lorsque nous l’utilisons. Il peut être utilisé pour préparer un repas ou bien pour commettre un meurtre.

Le contexte du repas est une bonne utilisation du couteau.
Moralement (du moins l’ensemble de règles morales auxquelles nous sommes assujettis par notre éducation, nos croyances, notre culture et tout un tas d’autres facteurs), le meurtre est un acte de violence terrible et répréhensible.

Parfois, c’est une forme de comportement tout à fait acceptable lorsque le contexte appelle des circonstances atténuantes. Une jeune mère célibataire qui n’a plus rien pour nourrir son bébé peut être excusée de voler de quoi le nourrir.

Mes exemples semblent se focaliser sur le droit positif qui change selon les époques.
Les faits décrits dans un récit fictif ou historique (basé sur des faits réels qui peuvent être questionnés puisqu’ils sont eux-mêmes des récits de témoins ou de traces archéologiques ou encore un héritage laissé par des artistes ou des artisans) peuvent convoquer toutes sortes de thèmes. Tant qu’un auteur a quelque chose à dire (un message qu’il veut faire passer), il posera d’abord un contexte.

Le contexte détermine la signification

Il ne s’agit pas de déterminisme. Le contexte ne décide pas de la signification. Le contexte entre dans la compréhension d’un phénomène ou d’un événement.

Comment Dramatica nomme t-elle le contexte ? Grand Argument Story (Je conserve les dénominations originales et préfère donner des définitions plutôt que de risquer des traductions qui pourraient déformer le concept) .

Le but d’un Grand Argument Story est de décrire un contexte particulier. Je vous renvoie à notre article DRAMATICA : LA THÉORIE EXPLIQUÉE (1) pour une toute première approche.

James Hull précise qu’une histoire est le récit d’un moment, d’un moment unique parmi une infinité de moments. Devons-nous y voir une limitation de notre créativité ?

Où il est question de points de vue

Un terme qui revient souvent chez Dramatica : Throughlines. Ce terme se traduit par lignes dramatiques. DRAMATICA : LA THÉORIE EXPLIQUÉE (3) est une bonne approche des éléments de structure. Vous pourrez reprendre ensuite la suite de cet article.

Maintenant, je vous convie au forum et plus précisément sur La Charte Graphique Dramatica.

Ne considérons que les quatre domaines (ou classes) : Universe, Physics, Psychology et Mind.

Lorsqu’il s’agit d’identifier une source de conflit pour une ligne dramatique, beaucoup ont tendance à se concentrer sur un point de vue à l’exclusion des autres. Ils regardent Andy Dufresne dans The Shawshank Redemption (Les évadés) et voient son problème dans les quatre domaines :

  • Universe
    Un homme innocent enfermé pour un crime qu’il n’a pas commis.
  • Physics
    Un rebelle qui résiste à l’adversité (très proche en cela de Luke la main froide).
  • Psychology
    Un homme en mission pour changer le mode de pensée d’une population carcérale.
  • Mind
    Un optimiste qui souffre de la naïveté de ses espoirs et de ses rêves.

James Hull nous demande ce que tout cela signifie en fin de compte. Quatre points de vue autonomes, intéressants mais quelle est leur portée globale ? Que cherche t-on à dire ainsi énoncé ?

Reprenons notre copie mais cette fois en ayant en tête les quatre lignes dramatiques (Objective Story Througline, la ligne dramatique du personnage principal, la ligne dramatique de l’Influence Character et la Relationship Story Throughline).

  • Universe
    Un innocent jeté en prison bouscule la corruption institutionnalisée au sein de la prison.
  • Physics
    Rebelle et épris de liberté, il se défend contre le système (moralement et physiquement).
  • Psychology
    Un prisonnier (Red) s’est installé dans le système carcéral.
  • Mind
    Une amitié se développe autour de l’idée d’espoir.

L’Objective Story Throughline ou Overall Story (car cette ligne dramatique concerne tous les personnages de l’histoire, elle est un regard objectif que le lecteur pose sur l’histoire) concerne un innocent jeté en prison. C’est une situation.

La classe Universe (ou Situation) est le lieu où l’on explore tout état de fait figé, comme une institution, un système ou une situation qui reste stable et immuable. Il peut s’agir de montrer que le système est bon, mauvais ou neutre, mais l’accent doit être mis sur le système et non sur la façon dont il évolue. Universe (ou Situation) peut être comparé à une situation statique (une sorte de photographie d’un moment et d’un espace), un ensemble de circonstances, un état de fait, une situation difficile (effectivement, un récit décrit des personnages qui auront intégré le système et pour eux, dans cette acceptation plus ou moins bien vécue, il n’y a pas de véritable aspect dramatique. A contrario, le personnage qui refuse l’état du monde tel qu’on le lui impose sera en difficulté et son cheminement tout au long du récit sera bien plus dramatique, d’où cet attribut de difficile à la situation évoquée par Dramatica). Universe décrit aussi un environnement, un milieu.

La situation décrite dans Les Évadés est un univers carcéral gangrené par la corruption. Le domaine ou classe de l’Objective Story Throughline sera donc Universe.

Selon la théorie Dramatica, la classe Universe s’oppose à la classe Mind. Dramatica considère en effet que Universe et Mind forment une paire dynamique (Dynamic Pair) ce qui signifie que les deux concepts concernés s’opposent.
Mind (ou Fixed Attitude) représente un état d’esprit fixe. Pourquoi Dramatica utilise t-elle le mot fixed ? Ce qu’il faut comprendre est que la notion avancée dans le récit (Les Évadés propose l’espoir) est apporté avec le récit. Elle s’impose au lecteur tout comme le monde s’impose tel qu’il est aux personnages. Mind peut être un parti pris, un préjugé ou même une opinion positive sur n’importe quel objet de connaissance (un préjugé est négatif mais l’espérance par exemple est tout à fait positive). L’essentiel est que l’attitude soit immuable, c’est-à-dire qu’elle soit acceptée comme une donnée (comme une information) et non réévaluée. Souvent, le domaine Mind ou Fixed Attitude est représenté par un groupe de personnes qui partagent un préjugé commun ou une idée commune pour ou contre quelque chose.

La relation entre Red et Andy (Relationship Story Throughline) est définie dès le départ comme une amitié. Elle ne sera pas remise en question et se fonde sur un espoir partagé par Red et Andy.

Maintenant, nous avons un personnage innocent jeté en prison et épris de liberté (Andy) et un personnage qui s’est installé confortablement dans le monde carcéral parce qu’à l’extérieur, Red considère qu’il n’est personne alors que dans les limites de la prison, il est considéré par les autres comme quelqu’un qui compte.
La question à se poser est de savoir qui sera le personnage principal. Par sa nature même, le personnage principal est appelé à changer (que ce soit un changement radical de sa personnalité ou bien qu’il se renforce dans ses convictions alors que celles-ci n’étaient pas solidement ancrées chez le personnage au début de l’histoire).

Celui qui doit changer son point de vue sur le monde (sur sa vie plus précisément) est Red. Le propos n’est pas de faire la démonstration que la vie carcérale est meilleure que la liberté. La liberté est une valeur trop précieuse et Andy en ait une illustration parfaite.

Ce qui doit changer est la manière de penser de Red. La classe Psychology ou (Manipulation) explore l’évolution ou le changement d’une attitude, contrairement à la classe Mind(ou Fixed Attitude) qui décrit la nature d’un état d’esprit a priori.
Psychology sera l’illustration d’une expérience vécue par les personnages et le lecteur alors que Mind établit un fait préalable (lorsque nous faisons la connaissance de Red, il est déjà installé dans le système). Psychology est une classe plus orientée vers la délibération où l’accent n’est pas mis sur l’attitude elle-même, mais sur le fait de savoir si elle change pour le meilleur ou pour le pire.

Notre personnage principal est donc Red et la classe qui le concerne sera Psychology.

Puisque Red doit changer, qui sera à même de l’influencer pour que ce changement soit possible ? Andy bien-sûr. Andy se présente naturellement comme l’Influence Character de Red.

Dramatica considère que Mind forme une Dynamic Pair avec Physics. Physics (ou Activity) est le domaine de l’action. Alors que la classe Universe (ou Situation) décrit une situation stable, dont la finalité n’est pas de devenir autre (simplement parce que ce n’est pas le propos du message à faire passer au lecteur), Physics est une classe de dynamiques. Les situations évoluent, se développent et changent. Des activités, des initiatives, des opérations sont engagées et des efforts entrepris.

La ligne dramatique de l’Influence Character Andy sera donc de la classe Physics parce qu’Andy résistera activement au système qui cherche à le broyer.

Des points de vue qui s’interpénètrent

Dans ce cas précis, il est clair qu’Andy ne représente pas le personnage principal. Red est bien plus concerné. Et il est encore plus évident qu’avec toutes ces perspectives qui résument une seule iniquité, il existe une solution.

La notion d’iniquité, d’injustice est au cœur de la fiction. Un équilibre a été perdu et il s’agit de mettre fin au déséquilibre engendré par cette nouvelle situation.

Selon James Hull, The Shawshank Redemption soutient que pour trouver la liberté et triompher de l’adversité, il faut abandonner le soutien des systèmes extérieurs (Red doit accepter qu’il existe aussi dans le monde extérieur et non seulement dans l’univers carcéral) – et il le fait en présentant un ensemble de perspectives interdépendantes.

Les points de vue n’ont pas de problèmes, ils les créent. Les problèmes sont le résultat de notre entendement aidé en cela par notre imagination ; dès lors que nous considérons une iniquité d’un point de vue spécifique et que nous la déclarons comme un problème, elle est un problème.
Cette iniquité, ou cette séparation (James Hull fait référence à la perte d’un équilibre) n’est pas vraiment un problème, notre appréciation de ce problème en fait un défi.

Ce processus cognitif qui qualifie les iniquités comme problèmes est ce que Dramatica à modéliser à travers la charte graphique des éléments. Dans le forum Dramatica, je vous ai préparé une explication de cette charte graphique.

Nous continuerions à examiner les rouages de Dramatica dans le prochain article.

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4 thoughts on “LES ROUAGES DE DRAMATICA – 1

    1. À partir d’ici :  » Ce qui doit changer est la manière de penser de Red. La classe Mind ou (Manipulation) explore l’évolution ou le changement d’une attitude, contrairement à la classe Psychology (ou Fixed Attitude) qui décrit la nature d’un état d’esprit a priori. » – Tandis que : Mind = Fixed Attitude / Psychology = Manipulation 😉

      1. Merci. J’ai effectivement confondu Mind et Psychology. J’ai rectifié dans le texte. Je tiens à conserver les dénominations originales et ne m’appuyer que sur les définitions. Je m’aperçois que ce n’est pas un exercice facile. Merci de m’avoir lu et d’être intervenu. As-tu essayé l’application Dramatica ? C’est une application que j’ai conçue. Dans le forum, j’ai donné quelques exemples de mises en œuvre mais je n’ai pas eu beaucoup de retours des utilisateurs actuels.

        Encore une fois, Merci

        1. Tu as bien raison de conserver les définitions. Il y a tellement de notions à connaître et comprendre. Avec plaisir et merci à toi, surtout ! Ce que tu fais est vraiment top et instructif ! Non, je n’ai pas encore essayé l’application, je vais tenter cela et j’essaierai de te faire un retour.

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