ÉCRIRE LE MYSTÈRE – 12

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Varier le rythme maintient et intensifie le suspense. Considérons Klute (1971) de Alan J. Pakula. Cet exemple nous permet de mesurer comment des passages rapides influence l’intensité. D’abord une scène de filature : Klute suit Bree dans les rues de New York. Comment écrire une scène similaire ?

Le maître-mot est concision.

EXT. RUES DE LA VILLE – NUIT

ANNE, 30 ans aux cheveux courts. Elle court, respire fort. Elle regarde en arrière. Personne. Elle tourne à gauche. Une ombre, là-bas. Anne accélère. Elle a le cœur qui bat fort. Elle tourne à droite : une impasse. Des pas derrière elle. Ils se rapprochent. Anne se cache derrière une benne. Elle retient son souffle. Les pas s’arrêtent. Silence. Un bruit métallique. Anne Sursaute. L’HOMME, visage caché, apparaît au-dessus de la benne. Anne bondit et s’enfuit. L’homme la poursuit. Rue principale, la foule… Anne s’y engouffre et disparaît dans la masse. L’homme s’arrête, scrute, jure. Anne, cachée dans une entrée, observe. L’homme s’éloigne. Elle respire. Enfin.

Dans cette scène qui pourrait être un prologue, les phrases courtes créent un rythme haché afin de traduire l’urgence de la situation. J’ai employé des verbes d’action tels que court, bondit… Ces verbes permettent de dire l’intention de la scène. Ils retiennent le lecteur/spectateur et indiquent aux autres corps de métier qui s’empareront du scénario une espèce de cadre émotionnel voulu par l’autrice et l’auteur.

Le dialogue n’échappe pas à la concision dans les scènes de suspense. Dans Klute, John est taciturne. Ses répliques sont habituellement courtes et directes. Cela évite les explications inutiles. Le non-dit a une vraie importance dans le mystère. Les silences, les regards communiquent autant que les mots prononcés.

Dans une scène de filature, on économise les dialogues car, autrement, ceux-ci ruineraient la tension dramatique. A l’inverse, lorsque les dialogues prennent en consistance, ils sont souvent révélateurs. Les sessions de thérapie de Bree, par exemple, bénéficient de dialogues plus fouillés parce qu’ils se veulent révélateurs de la psyché de Bree. Dans Klute, en effet, la nature introspective des personnages est assez marquée.

L’importance de l’intensité dans la recherche d’indices

S’il y a quelque chose qui caractérise au mieux le genre du mystère, c’est bien la recherche d’indices. D’abord, parce qu’elle implique le lecteur/spectateur qui se trouve dans la même quête plus ou moins consciemment.
Dans ce genre, elle correspond aussi à une espèce de compte-à-rebours, donc d’urgence, qui donne un élan à l’intrigue. Car si les personnages ne parviennent pas à résoudre l’énigme, nous savons que les conséquences seront graves. On comprend mieux l’acharnement des personnages et cela leur donne étonnamment de la vie.

Évidemment, ce sont la vérité et la justice qui dominent. Une telle détermination du personnage principal ne saurait rien dire d’autre. Ce qui est satisfaisant, en fin de compte, dans un mystère, c’est la résolution. Alors, si vous vous lancez dans un récit de mystère, compliquez à souhait votre intrigue pour rendre la recherche d’indices plus ardue.

Vous prendrez plaisir à introduire des fausses pistes. Et si vous craignez qu’ils soient un peu trop clairs, augmentez le rythme pour éviter que le lecteur/spectateur ne s’attarde un peu trop sur cette information. Il vous faudra de toutes façons réserver des moments plus calmes pour les périodes de réflexion. Cela crée par ailleurs un flux et un reflux de l’intensité et c’est toujours bon à prendre quel que soit le genre.

Prisoners (2013) de Denis Villeneuve

Denis VilleneuveChaque indice découvert renforce l’énigme. Nous y sommes suspendus. Par exemple, un camping-car suspect est découvert près du lieu de la disparition des fillettes. Il semble être en rapport avec l’affaire. Qui le conduit ? Quel rapport entre le conducteur et les enfants ? Pourquoi s’enfuit-il ? On s’interroge sur son identité mais en fin de compte, c’est une fausse piste.

Lorsque des dessins d’un labyrinthe sont découverts chez le prêtre, nous nous interrogeons de nouveau : Quel est le lien entre le labyrinthe et l’enlèvement ? Le prêtre serait-il impliqué ? Est-ce un indice ? Alors nous essayons de le comprendre d’autant plus que ce motif réapparaît dans l’intrigue.

Une convention dans les mystères qui se source d’ailleurs dans la réalité est que le temps est un facteur déterminant dans les affaires d’enlèvement. Nous ressentons l’urgence car la vie des enfants est en jeu. On comprend l’acharnement du père et de l’officier de police. On excuse presque les actes critiquement moraux de Keller envers Alex.

Cette violence ne fait pas seulement de lui un bon père : elle le rend moralement ambigu et partant, bien plus réaliste. Et nous sommes partagés entre le désir de voir les fillettes retrouvées et un malaise face aux actions de Keller. Mais elle est aussi une manifestation de son angoisse et de son impuissance face à la situation. Ne recourrions-nous pas à la même violence ?

Néanmoins, bien qu’il soit un survivaliste convaincu, Keller désapprouve la violence. Cela crée chez lui un conflit intime car sa descente dans la violence est une perversion de son besoin de protéger sa famille. Le mal ne se départ pas de la vérité et de la justice.

Des moments plus calmes

La TaupeLa Taupe (2011) de Tomas Alfredson utilise efficacement des moments plus lents pour nous permettre d’assimiler les informations fournies. Le rythme est délibérément lent pour correspondre au plus près à la réalité du travail d’espionnage. Réflexions et observations sont les principales actions des personnages (parfois la violence est néanmoins assez éprouvante) mais par contrecoup, nous absorbons les informations qui nous sont indispensables pour suivre l’intrigue. Un rythme plus rapide provoquerait une confusion.

Les analepses, d’ailleurs récurrentes, participent aussi à la résolution de l’intrigue et elles nous satisfont car au lieu de briser, comme elles le font par nature, le rythme du récit, ici, elles occasionnent des pauses comme si nous posions un moment le livre que nous lisons pour comprendre l’information qui vient de nous être donnée.

Les scénaristes Bridget O’Connor et Peter Straughan ont aussi su réservés des silences dans les conversations pour nous permettre de saisir toutes les implications de ce qui est énoncé.

Quand votre intrigue s’obscurcit, pensez à ralentir le rythme pour permettre au lecteur/spectateur de comprendre ce qu’il se passe. Cela n’empêche pas la tension : le suspense se nourrit de paranoïa et de méfiance lorsque les choses ralentissent. Et puis, elles seront aussi l’occasion de travailler sur la psychologie de vos personnages.

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