SCULPTER SON RÉCIT – 19

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Les relations entre les personnages

Les relations entre les personnages sont un outil pour lier l’évolution des personnages à l’intrigue. Chaque interaction, qu’il s’agisse d’une amitié naissante, d’une rivalité acharnée ou d’une romance, est l’occasion de montrer la vérité des personnages. Elles sont d’ailleurs bien plus car lorsqu’on a un personnage en tête, c’est dans sa relation à l’autre, dans ce regard différent, qu’on le déterminera.

Le mentor & son élève

Cette relation permet d’illustrer l’évolution et la maturation du personnage principal, généralement l’élève. Par cette dynamique, l’élève acquiert de nouvelles compétences, connaissances et perspectives sous la tutelle du mentor. Mais les enseignements du mentor sont d’abord difficilement acceptés par l’élève car ils remettent en question ses croyances ou ses désirs actuels.
Des compétences nouvelles seront nécessaires à l’élève s’il espère vaincre son antagoniste. Ce qui importe pourtant est que le mentor transmet des valeurs et une philosophie de vie. Ce transfert de sagesse est fortement thématique.

Au fil de l’histoire, il est habituel que la trajectoire émotionnelle et psychologique du personnage principal évolue et change en réponse aux événements et aux épreuves rencontrés. La relation d’un mentor et de son élève présente une structure qui soutiendra cet arc narratif. Par exemple, l’élève nous est présenté comme s’il manque de confiance en lui ou bien il est inexpérimenté dans un certain domaine. Sa rencontre avec le tuteur puis l’entraînement qui s’ensuit permettront à l’élève d’atteindre son objectif. Et, lorsque le personnage principal aura grandi de son aventure, viendra le moment de la séparation pour que l’élève suive sa propre voie.

Le mentor est un archétype d’une figure parentale ou d’autorité. En s’inspirant de ce symbolisme, l’autrice et l’auteur ajoutent une dimension psychologique à leur récit. Le mentor peut aussi être utilisé lors de nœuds dramatiques qui orienteront l’intrigue dans la direction souhaitée.

Sciuscià (1946) de Vittorio De Sica

SciusciaDans ce film néoréaliste italien, nous accompagnons Giuseppe et Pasquale, deux jeunes cireurs de chaussures dans l’Italie d’après-guerre. Bien qu’il n’y ait pas de relation traditionnelle entre un mentor et son élève, on peut considérer que la vie elle-même, avec ses dures réalités, joue le rôle de ce mentor pour ces jeunes garçons.
Les expériences qu’ils traversent, la pauvreté, la criminalité, l’incarcération, les forcent à grandir rapidement. Leur innocence est progressivement remplacée par une compréhension plus mâture et cynique du monde.

Cette relation avec la réalité brutale de l’après-guerre illustre l’apprentissage douloureux des réalités de la vie adulte. Ainsi, l’innocence de l’enfance se dissipe sous le tragique de la vie. Bien que Sciuscià n’utilise pas une relation conventionnelle d’un mentor, il démontre comment les circonstances de la vie peuvent jouer ce rôle.

La rivalité

Amadeus de Milos Forman (1984) offre une illustration très intéressante de la façon dont une rivalité pousse les personnages à se dépasser et à révéler leurs vraies natures. La jalousie et le sentiment d’injustice éprouvés par Salieri révèlent son amertume, son ambition dévorante et finalement sa médiocrité face au génie. Sa piété apparente ne fait que cacher une profonde rancœur envers Dieu.

Simultanément, la pression de la rivalité accentue le côté enfantin et provocateur de Mozart, mais aussi son génie musical incomparable et sa capacité à créer malgré la pression de la cour et la concurrence de Salieri. Psychologiquement, Mozart sublime le stress en créativité.
Cependant Salieri ne se résigne pas. Il tente d’améliorer sa musique mais comme il est de plus en plus conscient de l’écart entre lui et Mozart, il ira jusqu’à comploter contre lui. Ainsi, les traits sombres de sa personnalité qu’il ignorait lui-même se dévoilent.

La rivalité permet de complexifier les personnages. Salieri, respectable et pieux, devient un homme torturé par la jalousie et capable de machinations cruelles. Quant à Mozart, génie frivole, sa sensibilité et sa fragilité se renforcent face aux épreuves. Ces deux parcours, qui ne sont pas nécessairement contradictoires, nourrissent l’intrigue.
Salieri et Mozart se disputent la reconnaissance et le mérite pour leurs réalisations respectives. Chez Salieri, cela développe des sentiments de jalousie, de ressentiment et cette concurrence constitue chez lui une profonde remise en question sur la nature du talent.

Milos Forman a joué de l’ironie dramatique en faisant en sorte que Salieri soit le seul personnage a vraiment comprendre et apprécier le génie de Mozart bien que celui-ci soit son plus grand rival. L’ironie dramatique se renforce aussi car Mozart ne semble pas se rendre compte de l’admiration que lui porte Salieri. Cette dynamique crée une situation tragique car Salieri est condamné à admirer en secret Mozart tout en ourdissant de sombres machinations contre lui.

La romance

Sur le plan théorique, une relation amoureuse peut être un puissant moteur de changement pour les personnages car elle les incite à se remettre en question, à confronter leurs incertitudes et peut-être à accorder à l’amour une importance dans leur vie alors qu’ils s’en défendaient.

La rencontre avec l’autre amène à confronter ses propres valeurs et ses croyances. Le regard que le personnage portait sur le monde s’en trouve changer. L’amour est aussi une source de motivation et d’inspiration et en conséquence, nous nous dépassons ou orientons nos vies dans de toutes autres directions.
Comme dans la vie réelle, en s’ouvrant à l’autre, le personnage se rend vulnérable. Des aspects de lui-même qu’il avait jusque-là ignorés ou refoulés peuvent faire jour. La romance n’échappe pas aux situations conflictuelles ; elle les engendre même avec délectation. Alors, face aux tensions au sein du couple, les personnages se trouvent forcer de les surmonter.

L'arbre aux SabotsBien que L’Arbre aux sabots (1978) de Ermanno Olmi soit davantage une fresque sociale qu’une histoire d’amour, il présente plusieurs relations amoureuses qui influencent le destin des personnages. L’une d’entre elles est celle entre Minek et Maddalena, deux jeunes paysans.

Ils envisagent un avenir ensemble, malgré les difficultés de leur vie rurale au dix-neuvième siècle en Lombardie. Cette perspective d’union les amène à réfléchir sur leur place dans la communauté, leurs aspirations et, bien-sûr, les épreuves qu’ils devront affronter ensemble.

À travers leur relation, Olmi montre comment l’amour peut être à la fois une source d’espoir et un moyen du changement, même dans un contexte de grande précarité. Les personnages évoluent, passent de l’insouciance de la jeunesse à une prise de conscience des responsabilités qui les attendent, tout en conservant leur tendresse l’un pour l’autre.
Cette relation amoureuse, bien que discrète dans le film, illustre comment l’amour nous projette dans l’avenir nous épargnant les angoisses d’une société parfois contraignante.

Les amitiés

Cristian MungiuCette réflexion sur les amitiés comme sources de soutien, de défis et de croissance est particulièrement pertinente dans le domaine du cinéma. 4 mois, 3 semaines et 2 jours (2007) du réalisateur roumain Cristian Mungiu se déroule dans la Roumanie communiste des années 1980 et suit deux étudiantes, Otilia et Găbița, alors que cette dernière tente de se faire avorter illégalement.

Găbița n’aurait jamais imaginé à quel point l’amitié pouvait être une bouée de sauvetage jusqu’à ce qu’elle se retrouve dans cette situation désespérée. Otilia, son amie, est une ancre dans cette traversée. L’ampleur des risques que prend Otilia pour l’aider et sa loyauté la stupéfie.
Dans cette société où la peur et la méfiance règnent, où chaque geste peut être surveillé et puni, Otilia brave tout pour Găbița. Elle défie les lois, risque son avenir, sa liberté même, et tout cela pour l’aider à traverser cette épreuve.
Sa résolution déterminée nous laisse sans voix et, parfois, par ricochet, nous pourrions éprouver une certaine culpabilité en se demandant si Găbița mérite vraiment un tel dévouement.

Dans la tourmente qui secoue la vie de Găbița, l’appui sans faille d’Otilia rayonne dans sa nuit. Loin de tout jugement, Otilia insuffle à son amie une vaillance insoupçonnée. Mais en observant ce duo, en partageant leurs épreuves, on ne peut s’empêcher de s’interroger : si leurs rôles s’inversaient, la situation sera-t-elle identique ? Cette réflexion nous pousse à sonder les tréfonds de l’amitié, à questionner l’essence même du soutien inconditionnel.

Malgré sa nature effroyable, cette épreuve révèle le prix inestimable d’un lien sincère. Otilia transcende le simple statut d’amie ; elle s’élève au rang de sœur d’âme. Paradoxalement, cette situation extrême met également à l’épreuve leur amitié. Les différences de personnalité et d’approche face au stress deviennent évidentes. Des tensions se créent qui font que ces deux femmes réévaluent leur relation.

Le film de Mungiu est particulièrement intéressant pour cette analyse car il place l’amitié au cœur d’une situation de crise, ce qui amplifie et met en relief ces différents aspects. Il montre comment les liens d’amitié peuvent être à la fois une source de force et une source de tension, conduisant à une évolution des personnages.

Entre événements externes et parcours interne

Dans un récit, il y a les événements physiques, les actions et les conflits relationnels ou situationnels. Et parallèlement, il y a le parcours émotionnel, psychologique ou spirituel des personnages. La tâche de l’autrice et de l’auteur est d’équilibrer cet externe et cet interne.

Nomadland (2020) de Chloé Zhao

NomadlandTout récit se tisse au croisement de deux fils : d’un côté, la trame des faits concrets, des gestes posés et des tensions inévitables ; de l’autre, la mélodie intérieure, cette partition secrète où vibrent les émois, les questionnements et les élans de l’âme. Le défi du conteur ? Orchestrer cette symphonie où l’explicite et l’implicite s’entremêlent harmonieusement.
Dans Nomadland, le visible et l’invisible se mêlent, incarné par Fern, cette femme aux multiples visages.

Le corps du récit : une odyssée moderne

On y suit Fern, ballottée par les soubresauts d’une Amérique en mutation :

  • L’effondrement de son univers professionnel, quand l’usine ferme ses portes
  • Son plongeon dans l’inconnu, embrassant la vie de bohème sur les routes
  • La valse des petits boulots, de l’entrepôt Amazon aux Badlands sauvages
  • Les rencontres éphémères qui nouent pourtant des liens indéfectibles
  • Les caprices d’une vie nomade, entre crevaisons inopportunes et blizzards impitoyables

L’âme du récit : un pèlerinage intérieur

Mais au-delà de cette errance géographique, c’est un voyage au cœur de soi que Fern entreprend :

  • Elle apprivoise l’absence, ce vide laissé par un époux disparu et une vie envolée
  • Elle se réinvente, mue après mue, pour épouser les contours de sa nouvelle existence
  • Elle oscille, funambule, entre soif de liberté et besoin viscéral de liens humains
  • Elle affronte la solitude et l’indépendance, tour à tour exaltants et vertigineux
  • Elle embrasse, pas à pas, les joies et les peines de ce chemin qu’elle a choisi

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