DILEMME & CHOIX

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Dilemme & Choix sont des idées intégrantes de l’écriture d’une fiction. Robert McKee affirme que le seul moyen que nous avons de connaître en profondeur un personnage, c’est à travers les décisions qu’il prend alors qu’il est sous pression.

On admet assez facilement que chaque acte possède son propre climax, une acmé dans l’action qui clôt l’acte et l’articule dans l’acte qui le suit. C’est un moment de puissante tension dramatique consistant souvent à répondre à la question dramatique majeure posée par l’acte lui-même.

Souvent, on considère le climax comme le moment de la conclusion du récit au cours de laquelle les dernières réponses sont données, les dernières révélations faites et les conflits n’ont plus de raison d’être. Ce climax ou bien turning point selon les différentes théories est important parce qu’il mène à l’ultime action, celle précisément que le récit et la lectrice ou le lecteur exigent car le récit doit se clore d’une manière ou d’une autre et que lectrice et lecteur sont avides de cette conclusion.

Dans World War Z, le climax est donc le moment où Gerry après avoir absorbé un virus létal ouvre la porte du laboratoire et confronte le zombie. La tension est à son plus haut point lorsque Gerry prend la décision d’ouvrir la porte et son dilemme (selon McKee) est donc entre sa propre survie ou celle de l’humanité.

Renversements de situation

Pour Robert McKee, les choix que doit faire un personnage alors qu’il est sous une pression psychologique intense peuvent se produire à tous moments dans le récit. Ce serait même une expression de son humanité, ce qui confère à un être fictif, issu de l’imagination d’une autrice ou d’un auteur, une espèce d’apparence de vie tout à fait crédible.

Les moments où un personnage doit choisir participe à l’idée de son évolution psychologique ou dit autrement, à son arc dramatique, c’est-à-dire les différentes étapes par lesquelles passe un personnage pour devenir autre à la fin du récit. Chacune de ces étapes participe donc à sa transformation.

Pour McKee, le climax est un revirement structurel majeur qui n’articule pas vers une continuité du récit et qui ne sera pas nécessairement plein de bruits et de fureur. Ce qui importe, c’est la signification qu’il donne aux événements qui se sont déroulés jusqu’à présent. Lorsque Scrooge découvre sa propre tombe, il réalise soudain ce qu’a été sa vie et il cherche alors son salut.

Ce revirement est structurel et majeur parce qu’il consiste en une ultime décision face à un dilemme. S’il y a dilemme, on peut établir un lien avec la motivation du personnage qui l’attire irrémédiablement vers une décision entre deux choix, d’où le dilemme.
Un dilemme est un conflit, un problème ou une situation avec deux solutions possibles. Lorsqu’un dilemme se produit, comme dans la vie réelle, le personnage doit choisir entre la meilleure de deux options possibles ou la moins pire de ces deux options.

Le dilemme est souvent proposé par ce qui s’oppose au héros ou à l’héroïne. Cette opposition ne s’incarne pas nécessairement dans un méchant de l’histoire qui pourrait proposer au personnage principal de choisir entre celui ou celle qu’il aime ou laisser mourir des dizaines de personnes en sauvant plutôt celui ou celle qu’il aime.

Le monde extérieur peut ordonner à un individu de choisir une voie plutôt qu’une autre. Dans Divergente, le test subi par les enfants est censé leur indiquer la faction qui correspond à leur personnalité : ce qui n’est qu’un faux libre-arbitre en faisant croire qu’ils ont encore le choix de refuser.
Mais le test de Béatrice renvoie plusieurs factions possibles, ce qui indique dans le dogme de la société nouvelle créée pour préserver une paix relative, qu’elle doit être éliminée.
Néanmoins, Béatrice parvient à se réserver la possibilité de choisir entre les Audacieux ou les Altruistes (desquels elle est issue). C’est un dilemme car c’est une véritable décision de vie que doit prendre Béatrice et il n’y aura pas de retour possible : ce moment de la décision est un renversement de situation tel que l’entend Robert McKee et de la sorte participe à la construction de l’arc dramatique du personnage.

La motivation

Ce que McKee entend par signification peut être compris comme motivation. Si le désir n’est qu’un prétexte pour mettre en avant le besoin, c’est-à-dire ce qui manque au personnage pour être uni avec lui-même et espérer ainsi atteindre au bonheur, il lui faut être motivé pour aller jusqu’au bout de son désir.

La motivation à agir dans la visée d’un objectif s’avère nécessaire au tout qu’est le récit car sans cette motivation, on ne peut comprendre le besoin. Désir & Besoin sont les clefs qui ouvrent le conflit personnel du personnage. Et lorsqu’on aborde cet aspect subjectif, on ferre aussitôt lecteurs et lectrices qui reconnaîtront dans les tourments du personnage les mêmes passions qui les animent dans leur quotidien (et qu’ils ont tant de difficultés à comprendre tant est qu’ils y parviennent).

Ce dont a besoin un personnage est de combler un manque dans sa personnalité. Par exemple, à la suite d’un trauma quelconque dans son enfance, un pan entier de sa personnalité initiale a été dissimulé sous une fausse croyance, un mensonge que le personnage se fait à lui-même.
Considérons qu’enfant, votre héroïne a assisté impuissante à l’assassinat de ses parents. Elle a gardé une impression confuse de l’assassin mais en grandissant, elle n’a cessé de nourrir le désir de se venger. Sa quête la mènera ainsi jusqu’au climax où elle confrontera enfin son ennemi.

Cette poursuite, c’est-à-dire sa motivation, constitue l’intrigue. En soi, elle peut être divertissante mais ce qui passionne véritablement le lecteur et la lectrice d’un tel parcours dans la vie d’un être de fiction est de participer émotionnellement à la découverte par le personnage d’une vérité refoulée.
Par ses pérégrinations et tribulations (c’est-à-dire le hero’s journey tel que le conçoit Joseph Campbell), le personnage apprendra à accepter cette vérité et il devra lutter pour la dégager des profondeurs où il l’a lui-même plongée.

Cette vérité est ce qui lui permettra de surmonter son combat intérieur, et cela peut aller d’une simple prise de conscience à un profond réveil spirituel. En reconnaissant et en acceptant finalement cette vérité, votre personnage devra souvent sacrifier ses objectifs extérieurs précédents – en renonçant à ses désirs – mais en échange, il gagnera en maturité et apaisement.

Le climax, l’ultime étape ?

Robert McKee ne le précise pas. McKee théorise que le climax est un moment comme un autre d’un dilemme et d’une prise de décision. McKee considère que deux dilemmes et conséquemment deux prises de décision se produisent durant la tranche de vie à laquelle nous assistons le temps d’un récit.

Nous pouvons les rattacher à deux moments majeurs : la crise personnelle que connaît tout personnage principal qui se respecte et ce climax qui est le prélude au dénouement et surtout, la réponse à la question dramatique qu’autrice et auteur nous ont posé au début du récit.
Parfois elle est évidente. D’autres fois, on se doute que le personnage principal ne peut pas ne pas triompher, alors la question dramatique est plus subtile : réussira t-il à renouer avec sa femme ?, par exemple.

McKee envisage néanmoins la possibilité d’un arc dramatique pour le personnage lorsqu’il explique que le récit se construit sur trois notions :
Le récit convoque deux valeurs (c’est-à-dire que tout comme dans la réalité, chaque individu règle son comportement sur des valeurs qui le définissent, qui expliquent comment et pourquoi il agit comme il le fait avec lui-même et avec autrui). Il devient important alors d’appréhender quelles sont les valeurs en jeu dans la constitution d’un personnage : par exemple, le personnage pourrait croire que les bonnes choses surviennent à ceux qui savent les attendre ou bien il pourrait croire qu’être sincère sera bénéfique en fin de compte ou encore qu’il n’y a rien qui nous rende plus fort que l’amour.

Ainsi, vous définissez une valeur positive. Seulement, il faut bien admettre que si l’on juge qu’une chose est positive, elle ne s’explique que parce qu’on peut la comparer à une valeur contradictoire [Contradictory].
McKee met donc en avant une polarité entre le positif et le négatif pour démontrer le bien-fondé de chacune des assertions (l’une est prononcée par le héros ou l’héroïne et l’autre est affirmée par ce qui s’oppose directement à ce personnage principal, c’est-à-dire ce qu’on nomme une force antagoniste contre la volonté du personnage principal).

Nous pouvons mettre en œuvre une polarité entre le bien et le mal et faire la démonstration par l’antagoniste que la patience voulue par le personnage principal est une souffrance inutile, qu’il faut au contraire provoquer les choses.
Chacune des assertions est donnée dans des scènes différentes qui prouvent à la fois pour le protagoniste et l’antagoniste que leurs points de vue opposés sont tout à fait justifiés. On ne fait jamais la démonstration du tort de l’antagoniste (même si votre message consiste en cette démonstration) car celui-ci, de son propre point de vue, est absolument convaincu qu’il est sur la voie de la vérité.

La polarité pourrait être entre la vérité et le mensonge. Si la vertu, par exemple, anime votre personnage principal (notez aussi que la valeur est considérée positive parce qu’elle se rattache à la volonté du personnage principal, celui ou celle à laquelle nous allons nous identifier en tant que lectrice et lecteur ; qu’en lui ou en elle, nous reconnaissons nos propres valeurs et non seulement parce que cette valeur singulière se revêt d’un habit moral), l’auteur et l’autrice argumenteront alors chez leur antagoniste que le vice serait inhérent à l’espèce humaine, qu’il suffit de constater les atrocités dont sont capables les hommes pour s’en convaincre.

Les valeurs duelles ainsi créées par le récit consistent en ce que l’une contredise radicalement l’autre. McKee accorde une importance particulière à la valeur soutenue par la force antagoniste car sans elle, sans cette contradiction tout à fait expliquée et légitime, les actions du héros ou de l’héroïne sont comme suspendues dans l’air, sans rien qui les rattachent au récit.

La valeur contraire

La valeur contraire [Contrary] n’est pas évidente à interpréter. Ce serait une sorte d’état intermédiaire entre la valeur à laquelle s’accrochait le personnage principal au début du récit et la valeur qu’il tiendra pour vrai au dénouement. Ce en quoi nous pouvons faire un rapprochement avec l’arc dramatique mais que McKee ne mentionne pas en tant que tel.

Car pour McKee, cette valeur qui constitue en soi une force qui pousse à l’action, à agir, à adopter tel ou tel comportement demeure une opposition ou dit autrement partie prenante de la force antagoniste. Par exemple, un train fou a pour valeur contradictoire de prendre incessamment de la vitesse. La valeur positive qui commande ce qui doit être fait ou qui devrait être fait pour rétablir l’équilibre des choses est de stopper la marche folle du train.
La valeur contraire se situe dans le ralentissement du train qui n’en continue pas moins sa course. La situation est toujours négative mais est moins prégnante sur la volonté du héros ou de l’héroïne dont la mission ou l’objectif est de maîtriser la bête.

Pour la polarité Justice/Injustice, la valeur contraire serait par exemple des retards bureaucratiques qui entravent l’accomplissement de la justice. Si le message est que justice soit faite, la valeur contraire constitue alors un obstacle à surmonter.

La troisième notion mise en avant par McKee est ce qu’il nomme la négation de la négation [Negation of the negation].

La négation de la négation exprime quelque chose de négatif sous l’apparence d’une chose positive. La tyrannie est souvent justifiée comme étant bonne pour le peuple (ainsi est désignée l’antagonisme contre lequel se heurte le personnage principal), alors qu’elle constitue en fait l’une des pires injustices qui soient. Autre exemple : une personne peut dire qu’elle aime son enfant, mais en privé, elle le déteste ou lui en veut.

Je consacrerai d’autres articles à ce sujet.

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