CAMPBELL : ESSAI D’EXEGESE – PART 1

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Nous vous proposons une série d’articles sur l’œuvre phare de Joseph Campbell : Le héros aux mille et un visages à partir du texte original : the hero with a thousand faces.

Voici le paragraphe qui retient notre attention dans cet article (Part 1: The Adventure of the Hero Chapter1: Departure 1. The Call to Adventure) :

This is an example of one of the ways in which the adventure can begin. A blunder—apparently the merest chance—reveals an unsuspected world, and the individual is drawn into a relationship with forces that are not rightly understood. As Freud has shown, blunders are not the merest chance. They are the result of suppressed desires and conflicts. They are ripples on the surface of life, produced by unsuspected springs. And these may be very deep—as deep as the soul itself. The blunder may amount to the opening of a destiny. Thus it happens, in this fairy tale, that the disappearance of the ball is the first sign of something coming for the princess, the frog is the second, and the unconsidered promise is the third.

C’est un exemple d’une des façons dont l’aventure peut commencer. Un acte manqué – apparemment le plus simple des hasards – révèle un monde insoupçonné, et l’individu est entraîné dans une relation avec des forces qui ne sont pas bien comprises. Comme Freud l’a montré, les actes manqués ne sont pas le fruit du hasard. Ils résultent de désirs et de conflits refoulés. Ils sont comme des ondes à la surface de la vie, produites par des sources insoupçonnées. Et celles-ci peuvent être très profondes, aussi profondes que l’âme elle-même. L’acte manqué peut être le début d’un destin. C’est ainsi que, dans ce conte de fées, la disparition de la balle est le premier signe de l’arrivée de quelque chose de nouveau pour la princesse, le crapaud est le deuxième, et la promesse inconsidérée est le troisième.

Tout d’abord, deux mentions sont faites dans cet extrait :
Le roi grenouille. Il s’agit du premier conte apparaissant dans le premier tome des Contes de l’enfance et du foyer des frères Grimm.
Psychopathologie de la vie quotidienne de Freud.

Freud

Joseph Campbell fait référence aux actes manqués décrit par Freud. Pour Freud, l’existence d’une pensée et d’une volonté inconscientes font que l’homme n’est plus maître de son moi. Des pensées et des désirs lui sont inspirés par une part de lui-même qu’il ignore et qui lui est inaccessible.

Pour Freud, l’inconscient préfigure et détermine le conscient. Toute pensée n’est pas inconsciente mais réside d’abord dans l’inconscient. L’inconscient est-il pour autant inconnaissable ?
Puisque tout ce que nous connaissons appartient au conscient, l’inconscient nous parvient réfracté dans ce qui est accessible à la conscience.

Parmi ce qui parvient à la conscience figure les actes manqués (blunder). Ce sont des gestes automatiques mais loin d’être absurdes. Ils sont porteurs de sens. Ils expriment des intentions, des désirs et ils sont aussi complets et significatifs que des actes conscients.

Ce qui distingue l’inconscient du conscient est que l’inconscient est réservé à des représentations (c’est-à-dire des images, des idées, des traces) qui sont toujours inaccessibles à la conscience.
Ces représentations sont étroitement liées à nos pulsions, à nos tendances. Elles sont dominées par le principe de plaisir c’est-à-dire le désir et la recherche constante du plaisir.

Cependant, l’inconscient possède une force, une dynamique qui le pousse à se manifester à la conscience. Face à lui, il existe une autre force qui s’oppose à l’entrée de l’inconscient dans le conscient. Cette force est le refoulement et l’inconscient est alors le refoulé.
Le refoulement s’exerce par l’intermédiaire de la censure. Cette censure concrétise le surmoi comme un mécanisme de défense du moi qui réagit contre l’intrusion de tendances jugées dangereuses en provenance de l’inconscient.

Les représentations ou désirs refoulés menacent l’intégrité du moi car la tendance de l’inconscient à vouloir se manifester présente le risque de révéler des vérités cachées qui pourraient compromettre le moi par l’intrusion dans le conscient de désirs inavouables et irréalisables.

Mais le refoulement n’est jamais parfait. Les désirs refoulés obtiennent satisfaction à l’insu de la conscience. Ils obtiennent des satisfactions substitutives, indirectes et symboliques.
C’est ce que Freud nomme le retour du refoulé qui se traduit entre autres dans les actes manqués. Il suffit alors de démontrer le rapport qui existe entre un acte manqué et le désir inconscient qui l’a provoqué.

Dans Le Roi grenouille, l’acte manqué de la princesse qui perd maladroitement sa balle d’or dans la fontaine n’est donc pas dû à un hasard mais est bien l’expression d’un désir inconscient.

They are ripples on the surface of life, produced by unsuspected springs.

Plusieurs notions sont à l’œuvre ici.

The surface of life.
La surface de la vie illustre un individu à un moment précis de sa vie. Cette surface est ce que l’on perçoit d’un individu (et qu’il perçoit aussi de lui-même) à un moment de sa vie. Car ce qui est sous la surface est comme inconnaissable.

La vie est une évolution. On retrouve ce concept dans les arcs dramatiques appliqués aux principaux personnages de nos scénarios.
Cette évolution se concrétise en étapes, par exemple l’enfance, l’adolescence, l’âge adulte et la vieillesse sont autant d’étapes dans la vie d’un individu. The surface of life devient en quelque sorte l’habitude que l’on acquiert malgré nous à ces différentes étapes de notre vie. Et cette habitude obscurcit notre vue et nous emplit de doute.

Ripples sont des ondulations. Campbell emploie cette image pour dénoter les actes manqués. Ce sont des éléments perturbateurs aptes à provoquer chez l’individu des changements fondamentaux. Ces ondulations viennent troubler la surface actuelle de la vie d’un individu et sont les prémisses d’horizons qui ne sont plus si lointains que cela.

Unsuspected springs.
Ces sources insoupçonnées sont une allégorie de l’inconscient.

Le Roi Grenouille

Selon la classification Aarne-Thompson, le Roi Grenouille est classé parmi les contes-types relatifs aux époux ou épouses ou Autres parents surnaturels ou enchantés.
Concernant les maris (nomenclature AT425 à AT449), le Roi Grenouille ou Henri de fer (selon les versions) a donné son nom à la nomenclature AT440.

Pour confirmer notre hypothèse, nous avons relevé quelques objets majeurs du conte et étudié leur symbolisme :

  • La forêt
  • Le tilleul
  • La fontaine
  • La grenouille
La forêt

La forêt est l’un des décors naturels les plus utilisés dans les contes. Elle est souvent l’espace de l’épreuve et de l’aventure pour un individu, sa traversée étant alors perçue comme un parcours initiatique.

La forêt est un lieu de rencontres magiques avec des êtres qui engagent une épreuve (physique ou moral) avec l’homme. Si celui-ci surmonte cette épreuve, il en ressort initié, sinon mortifié dans le cas contraire.
C’est surtout une rencontre avec soi-même pour apprendre à surmonter ses peurs, faiblesses et autres blessures.

La forêt symbolise la transition vers un autre état. Elle est un rite d’initiation (les Mystères au sens d’enseignements secrets) qui permet de passer à l’âge adulte (notez que cet âge adulte est une prise de conscience qui peut survenir à n’importe quel âge de nos artères).
En cela, elle peut prendre aussi la forme d’un labyrinthe (illustré par exemple dans The Maze Runner (Le Labyrinthe) de James Dashner adapté par Noah Oppenheim et James Dashner).

L’idée de la forêt ou du labyrinthe le cas échéant est qu’ils sont une quête initiatique vers un âge adulte. D’abord spirituelle, elle permet l’accomplissement de soi car on ne peut être complet en restant dans l’enfance.

Cette transition est une période de doute où l’on se perd, où l’on revient sur ses pas, où l’on apprend les règles de la réalité. L’acceptation de la société des hommes par l’individu passe par les épreuves de la traversée de la forêt. Ce sont des épreuves nécessaires pour la compréhension d’un monde insoupçonné (Unsuspected World).

Pour le futur initié, ce monde insoupçonné est un monde totalement inconnu dont il n’a aucune idée des règles qui le régissent (and the individual is drawn into a relationship with forces that are not rightly understood). Ce monde est pourtant celui de sa destinée.
C’est en cela que l’acte manqué est l’élément déclencheur qui ouvre vers une destinée (The blunder may amount to the opening of a destiny).

La perte par maladresse de la balle d’or au fond de la fontaine (l’acte manqué) est le signe pour la Princesse de l’imminence d’une métamorphose vers son accomplissement personnel en tant que femme. Il s’agit de la perte d’une identité pour une autre qui reste à forger au début du voyage.

Un concept crucial de cette initiation est qu’elle débute par une séparation, une sorte de démembrement, une rupture d’avec la mère et du groupe social actuel.
Pour avoir droit d’être admis parmi les adultes et d’être reconnu en tant qu’adulte responsable par ses pairs, l’individu devra réussir certaines épreuves au-travers de rites et de révélations qu’il se fera sur lui-même (c’est une reconnaissance dramatique autrement dénommée anagnorisis)  grâce à ces rites.

Le tilleul

La mythologie a fait du tilleul un symbole d’amour, de tendresse et de fidélité probablement à cause de ses feuilles en forme de cœur. Il est aussi dédié à Vénus, la déesse de l’amour, de la séduction et de la beauté dans la mythologie romaine.

La fontaine

La fontaine est un symbole féminin et maternel. Elle est le signe d’une maturité ce qui explique la présence de la Princesse à ses côtés qui, bien qu’encore ignorante de ce devenir, doit se préparer à perdre l’innocence de son enfance.
L’eau par le biais de la fontaine symbolise la mère et la femme. La Princesse (la plus jeune des filles du roi) est une femme en devenir.

La grenouille

La capacité de la grenouille à aller de l’eau à la terre et réciproquement est la caractéristique de la grenouille ou du crapaud. Par extension, la grenouille ou le crapaud sont vus comme des symboles de transition.

Sa présence auprès de la Princesse confirme que celle-ci est sur le point d’expérimenter un changement important dans sa vie. Au début de l’histoire, on ne peut encore deviner que se cache sous les oripeaux de cette grenouille un beau Prince.

La grenouille est donc bien le signe que le Prince sera la voie de la transfiguration de la Princesse vers son accomplissement en tant que femme par le sacrement du mariage et la procréation.

Quant à la promesse inconsidérée (unconsidered promise), elle est le signe que la Princesse n’est pas encore prête à franchir le seuil de ce nouveau monde. Elle refuse cet appel à l’aventure par peur de l’inconnu pourrait-on dire mais surtout parce qu’elle n’a pas encore résolu le conflit entre son désir inconscient d’être femme et la perte de son enfance qu’elle sait inconsciemment qu’elle ne retrouvera jamais si elle franchit le seuil.
Ce refus est une étape normale de la transfiguration et le révélateur que cette dernière est proche.

Découvrez un second paragraphe dans cet article :
CAMPBELL : ESSAI D’EXEGESE – PART 2

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