ÉCRIRE LE MYSTÈRE – 11

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L’art des cliffhangers

Un cliffhanger est une technique narrative qui clôt un chapitre ou un épisode sur une question dont la réponse est donnée plus tard. Il s’ensuit pour le lecteur/spectateur une espèce de petit malaise qui lui donne l’envie de connaître la suite, de savoir ce qu’il se passera. Cela crée une impatience mais toute de plaisir.
Le terme est entré dans les mœurs littéraires dès le dix-neuvième siècle alors que le héros était suspendu littéralement au bord d’une situation périlleuse.

Créateur de tension

Il s’agit plus précisément d’une tension cognitive. Quelle est cette tension singulière ? Elle se manifeste par un état de dissonance mentale. Qu’est-ce que cela signifie ? Nous devons cette expression au psychologue Leon Festinger dans les années 1950. Cette dissonance désigne un état psychologique inconfortable lorsque des pensées, des croyances ou des comportements contradictoires se bousculent en nous. S’il y a incohérence ou contradiction, nous ressentons un sentiment désagréable que l’on a hâte de résoudre.
C’est exactement cela que produit le cliffhanger. Comme nous avons une information incomplète ou en contradiction avec nos attentes, nous cherchons à connaître la suite du récit.

Dopamine ?

Notre cerveau libère de la dopamine, un neurotransmetteur associé entre autres au plaisir. Ce qui est intéressant à noter pour une autrice ou un auteur, c’est que cette dopamine n’est pas relâchée seulement lorsque nous sommes récompensés (donc quand nous avons du plaisir à recevoir une récompense) mais aussi dans l’anticipation de cette récompense.
Lorsqu’un épisode ou une séquence se termine sur un cliffhanger, on essaie de prévoir la résolution de ce qui est resté en suspens : la récompense qui nous donne déjà du plaisir et du désir.

A ceci s’ajoute l’effet Zeigarnik, cette tendance à se souvenir des tâches inachevées. Les neurones miroirs participent aussi de notre expérience du récit. Étrange, non ? Ces neurones miroirs sont des cellules qui s’activent autant lorsqu’on exécute une action que lorsqu’on observe cette même action orchestrée par quelqu’un d’autre. Elles interviennent dans l’empathie, dans l’apprentissage ainsi que dans la compréhension des intentions d’autrui.
Que se passe t-il lorsque nous sommes pris dans un récit ? Nous réagissons en réponse aux actions des personnages et aux émotions qu’ils laissent paraître. Alors lorsque l’autrice et l’auteur nous laissent pantois devant un cliffhanger, les neurones miroirs se lancent du simple fait du danger ou de la tension induite par le cliffhanger.

Vous reconnaîtrez souvent dans un cliffhanger une incertitude. En effet, elle est nécessaire pour traduire l’angoisse, la peur ou même l’excitation d’un personnage. Et qu’est-ce qui se partage le mieux entre les êtres ? Les sentiments.
Plus ce lien est puissant (c’est-à-dire qu’il dépend de la qualité du cliffhanger mais il y a des moments où le passage du témoin est plus difficile) et plus l’expérience du cliffhanger sera intense. Ou dit autrement, les neurones miroirs nous font vivre la même situation ou du moins notre imagination aidée en cela par notre mémoire nous font croire à une certaine ressemblance avec notre propre vécu.

Douloureuse attente

La théorie des schémas et les cliffhangers ! Selon cette théorie, notre cerveau serait comme un bibliothécaire obsessionnel-compulsif qui passe son temps à ranger soigneusement chaque histoire dans des petites boîtes bien ordonnées. Chaque boîte représente un schéma mental, une sorte de mode d’emploi pour comprendre le monde et les histoires. Maintenant, voici comment cela se passe avec les cliffhangers. Notre cher bibliothécaire cérébral est en train de ranger tranquillement l’histoire dans sa jolie boîte étiquetée Tout va bien se terminer.

Il siffle gaiement, satisfait de son travail bien ordonné. Soudain, le cliffhanger débarque comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il renverse les étagères, éparpille les livres, et laisse notre pauvre bibliothécaire bouche bée, ses lunettes de travers. Le bibliothécaire regarde autour de lui. Mais.. mais.. ça ne rentre dans aucune de mes boîtes ! s’exclame-t-il. Il essaie de faire rentrer cette nouvelle information dans les schémas existants, mais sans succès.

Il ne peut pas supporter ce chaos. Il lui faut absolument remettre de l’ordre. C’est plus fort que lui. Il commence à imaginer de nouvelles boîtes, de nouveaux rangements, tout en marmonnant Ça ne peut pas se terminer comme ça, il doit y avoir une explication !
Le voilà maintenant qui fait les cent pas, incapable de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre. Il ne peut pas dormir, ne peut pas manger. Il a besoin de savoir comment ranger cette information rebelle.

Dans sa quête désespérée de cohérence, notre bibliothécaire commence à inventer des explications de plus en plus loufoques. Et si le héros était en fait un alien ? Et si tout n’était qu’un rêve ? Et si le vrai méchant était le hamster de la voisine ?
Quand la suite du récit arrive enfin, notre bibliothécaire pousse un soupir de soulagement. Il peut enfin ranger cette histoire correctement. L’ordre est rétabli dans l’univers.. jusqu’au prochain cliffhanger !

En fin de compte, les cliffhangers sont comme des grains de sable dans les rouages bien huilés de notre machine cognitive. Ils nous forcent à repenser, à réorganiser, à imaginer. C’est frustrant, c’est excitant, c’est addictif. C’est un peu comme si notre cerveau faisait du yoga mental : cela fait un peu mal sur le moment, mais on se sent tellement bien après ! Mais si vous êtes à la peine, ce n’est pas votre faute. C’est juste votre bibliothécaire intérieur qui fait des heures supplémentaires !

L’incertitude

Considérons l’épisode 6 de la série Stranger Things : The Monster.

Stranger ThingsNos personnages enquêtent sur la disparition mystérieuse de Will et la présence d’une créature surnaturelle dans leur petite ville. Joyce (la mère de Will) et le chef de police Jim Hopper sont entrés secrètement dans un laboratoire gouvernemental intrigant.
L’épisode se termine avec Joyce et Hopper explorant les sous-sols sinistres du laboratoire. Ils découvrent une porte étrange qui semble mener à une dimension alternative. Au moment où ils s’apprêtent à l’ouvrir, ils sont surpris par des agents armés du gouvernement. L’écran devient noir, laissant leur sort incertain.

Le cliffhanger se prépare en accumulant les informations négatives. Ici, nous avons la sensation du danger immédiat pour Joyce et Hopper. Pourquoi est-ce si efficace ? Remontons un peu dans le temps et en effet, pour survivre, il nous fallait détecter la menace rapidement. Nous en avons développé une sensibilité accrue au danger. Du coup, nous réagissons vivement aux stimuli dangereux par l’émotion ou la cognition. Cette dernière regroupe les processus mentaux liés à la perception, à la pensée, à la mémoire, à la résolution de problèmes et à la prise de décision entre autres. Donc du fait de cette cognition qui a évolué de notre confrontation au temps et aux lieux que l’humanité a traversé, toute information que nous percevons comme un danger même fictif reçoit une attention toute particulière.
Et cette perception négative du danger est très efficace pour l’auteur et l’autrice qui s’en servent pour capter notre attention de lecteur/spectateur. Les agents armés suivis de l’écran noir nous font anticiper le pire et le cliffhanger a atteint son but.

A la fin de cette première saison, nous avons la confirmation d’une conspiration gouvernementale. Cette idée brise le contrat social et nous en éprouvons aussitôt une trahison (un sentiment fortement négatif en lui-même). Alors nos mécanismes de survie agissent comme lors de la perception d’un danger. D’autant plus fortement que face à une entité aussi puissante, nous nous sentons bien misérables. Et la menace est à la fois personnelle, sociale et existentielle donc tout à fait apte à nous bouleverser.

Ensuite, il y a cette incertitude quant au sort de Joyce et Hopper. Qu’est-ce qu’il se cache derrière cette étrange porte ? Et naturellement, nous imaginons plutôt des issues négatives. Nous sommes davantage enclins au pessimisme qu’à l’optimisme et l’autrice et l’auteur jouent de cette caractéristique et peut-être même parfois inconsciemment. Ici, nous ne parvenons même pas à croire que la porte pourrait mener à Will.

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