HAMARTIA

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Hamartia renvoie à une faute. Cette faute provoque ou explique la chute du héros. Hamartia serait donc comme si elle était inhérente à la nature même du héros qui porte déjà en lui les germes de sa perte.

Ce qui implique, du moins comme le comprenait les Grecs, que héros & héroïnes ont une destinée ; que le parcours héroïque consiste en la découverte de cette destinée. Cependant, il ne s’agit pas d’une acceptation ou d’un refus. De cette façon, le destin passe d’un concept métaphysique, qu’il soit la volonté des dieux ou l’ordre divin du cosmos, à un concept dans lequel nous considérons nos destins comme liés à des éléments inhérents à notre personne, à notre psyché, à nos caractéristiques personnelles, qui ordonnent nos destinées.

Simplement, hamartia signifie peu importe où vous allez, vous devrez y être ; vous ne pouvez pas échapper à votre propre personnalité ; il y a des éléments de notre moi auxquels nous ne pouvons pas échapper et, pour les Grecs, ces éléments sont hérités et déterminent parfois le cours de notre vie.

Apparences

A première vue, le destin semble échapper à tout contrôle et relever de la volonté des dieux, mais en creusant un peu plus, on s’aperçoit que nous déterminons nous-mêmes notre destinée à travers notre personnalité et nos traits de caractère, mais en creusant encore, on s’aperçoit que nos traits de caractère ont été formés en grande partie par le hasard ou hérités de choix faits par d’autres : vous n’avez pas choisi vos parents ; vous n’avez pas choisi votre ADN ; vous n’avez pas choisi sur quel continent vous êtes né ou dans quel siècle vous vous trouvez..
Vous n’avez pas choisi la couleur de votre peau ou la façon dont les autres perçoivent cette couleur ; vous n’avez pas choisi de naître ; vous auriez pu même ne pas naître. En bref, le destin détermine votre personnalité, et votre personnalité détermine ensuite votre destin.

Il est évident que notre sexe a été déterminé par notre génétique, et non par un choix que nous avons fait, et notre génétique aura une profonde influence sur le déroulement de notre vie et sur les choix qui s’offrent à nous. De plus en plus de psychologues pensent que des éléments profonds de notre personnalité sont codés dans notre ADN, y compris des choses comme l’intelligence, les tendances, l’alcoolisme, ou le cancer..
Le contexte culturel détermine comment nous sommes traités selon notre sexe, notre race ou bien selon notre taille.. Par exemple un enfant né en Arabie Saoudite sera rarement élevé comme un chrétien et un enfant né dans un pays européen sera rarement élevé comme un musulman. La génétique se combine à la culture ou du moins à une influence culturelle pour déterminer qui nous sommes. Et ce que nous sommes dépend énormément des choix que d’autres ont fait en leur temps ; des choix qui ont conditionné notre naissance.

C’est un conditionnement comportemental : bien sûr, tous les éléments qui ne sont pas codés dans votre ADN doivent vous être transmis par vos expériences, la façon dont vous avez été élevé et ce que vous avez observé chez vos parents : vous élèverez vos enfants de la manière dont vous avez été élevé, dit-on ; vos réactions aux situations stressantes vous auront été enseignées par l’observation de vos parents..

Le cas Œdipe

À première vue, le récit d’Œdipe semble dire que nous sommes tous liés à un destin inéluctable, indépendant de notre volonté, et qu’il est insensé d’essayer d’y échapper, mais une lecture plus approfondie révèle que ce sont les mêmes éléments de la personnalité d’Œdipe, qui ont fait de lui un héros pour les habitants de Thèbes, qui le conduiront finalement à sa perte ; en d’autres termes, il s’est conduit lui-même à sa propre déchéance.
Et bien que Roméo et Juliette soient en quelque sorte condamnés par l’ordre social bigot de Vérone, ce sont finalement leurs propres passions d’adolescents impatients qui les poussent vers la mort. Si Roméo et Juliette était une pièce chrétienne médiévale, ou si elle se déroulait dans les écritures hébraïques, nous interpréterions probablement leur hamartia comme un péché ; ils n’ont pas honoré la volonté de leurs parents et ont violé la morale de leur communauté, il est donc évident qu’ils ont été punis par Dieu.

Mais la vision de la tragédie qu’a Shakespeare à la Renaissance est principalement grecque, et non judéo-chrétienne, et nous sommes amenés à considérer leurs passions destructrices, leur amour juvénile, idéaliste et impatient, comme tragiquement beau.
C’est une beauté douloureuse, mais c’est une beauté néanmoins. Le destin, la volonté des dieux est une métaphore des processus des forces sociales et naturelles qui échappent à notre contrôle personnel et des éléments inéluctables de notre propre psyché – notre propre moi qui nous rend héroïques et tragiques, et qui nous rend donc beaux.. et imparfaits, condamnables autant par l’ignorance que la connaissance, par l’empirisme que l’idéalisme.

Hubris

Il existe un lien étroit entre hamartia et hubris, car ce qui nous rend grands mène souvent à notre propre perte lorsqu’il est excessif (la démesure de l’hubris). La passion juvénile est une bonne chose, jusqu’à ce qu’elle soit excessive, et elle peut alors détruire Roméo et Juliette.
Il en va de même de l’intelligence d’Œdipe et de son obsession pour la justice et la recherche de la vérité ; ce sont de bonnes qualités qui font de lui un bon roi, mais l’excès d’une bonne chose peut conduire à des choses très mauvaises.

La tragédie est intrinsèquement ironique, au sens littéral du terme, c’est-à-dire qu’elle implique un ordre, une logique, cependant une logique inversée : les événements se déroulent de la manière opposée à celle prévue ou attendue.

La tragédie est toujours ironique parce que l’orgueil démesuré est lui-même intrinsèquement ironique : nos forces peuvent causer notre perte ; nos plus grandes forces peuvent être nos plus grandes faiblesses.

Dans la tragédie, l’hamartia des personnages les pousse souvent à faire des choix ironiques : ils contredisent les valeurs mêmes qui les ont motivés en premier lieu.
Œdipe jure qu’il punira le coupable, alors qu’il s’agit bien sûr de lui-même ; Roméo et Juliette courent après l’amour éternel, ce qui provoque leur mort prématurée ; Hamlet et Clytemnestre doivent commettre un meurtre pour venger un meurtre, devenant ainsi la chose même qu’ils détestent ; les personnages attachés à la vérité sont contraints de mentir ; ceux attachés à leur famille finissent par la détruire.

On se précipite dans la mort par notre propre sentiment d’insécurité. Notre cerveau est conçu pour la logique, et la vision et la mémorisation de schémas ont une grande valeur évolutive – nous nous souvenons que lorsque le soleil se couche à l’horizon, il se lèvera à nouveau après la nuit, de l’autre côté de notre périphérie.
Mais la vie semble parfois se dérouler selon une logique illogique : une logique ironique, inversée, dans laquelle le contraire de ce que nous attendions et prévoyions se produit, souvent avec un résultat ironiquement tragique (voir Œdipe).

En somme, il y a une discordance entre nos esprits logiques et nos existences illogiques.

La péripétie

Aristote, dans sa Poétique, définit la péripétie comme un changement par lequel l’action s’oriente vers son contraire, suivant les lois de la probabilité ou bien par nécessité. Selon Aristote, la peripeteia, tout comme la découverte (anagnorisis), est la plus efficace lorsqu’il s’agit de drame, en particulier dans une tragédie.

Il a écrit que la meilleure forme de découverte est celle qui est accompagnée de la péripétie, comme celle qui accompagne la découverte (une forme de reconnaissance dans une situation donnée) dans Œdipe.

L’ironie tragique s’exprime également dans la nature de la chute du héros, et dans la manière dont son destin est ironiquement inversé. Souvent, le héros découvre (l’anagnorisis) qu’il est exactement l’opposé de ce qu’il s’est efforcé d’être, ou que des choix moraux (ou un conflit entre des valeurs morales ou des impulsions concurrentes) l’ont conduit à un comportement immoral ; notez comment cela est lié à l’hubris : comment notre chute est liée à une exagération d’une qualité qui est normalement bénéfique.

La métaphore de la mort

Le mot fatal, qui signifie mortel, trouve son origine dans le mot destin. La vie est fatale : elle se termine par la mort, inévitablement. On ne peut échapper à ce fait. Ainsi, chaque vie porte en elle un destin tragique : nous tombons tous d’une grande hauteur, malgré tous nos efforts.

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