TRANSFORMATION

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Il y a des personnages dynamiques et aussi des personnages statiques. Ceux statiques sont ceux qui ne changent pas ou qui résistent au changement, ce qui est plus naturel.
Quant aux personnages dynamiques, l’histoire les transforment.

Cette transformation se nomme un arc dramatique, c’est-à-dire que cet arc décrit les points majeurs de ce changement vécu par le personnage qui, une fois reliés, dessinent une courbe à la forme apparemment chaotique mais il y a une signification à tout cela.

Même si le personnage comprend soudain le monde dans lequel il vit ou la place qu’il occupe dans ce monde, si sa personnalité change du tout au tout car votre récit l’exige, ce changement est le résultat d’une suite d’événements singuliers. Souvent, cela est pour le meilleur.

Le changement

Tout au long de l’intrigue et des épreuves qu’un personnage connaît au cours de celle-ci et qui sont autant d’expériences nouvelles, sa perception du monde, des autres et de lui-même est modifiée. En tant que lectrice et lecteur, l’aventure que nous vivons par procuration altère aussi notre vision du monde.

Le besoin de s’adapter constamment au monde peut expliquer le changement. Le personnage qui vit dans une dystopie est soit antagoniste s’il accepte les conditions de son existence, soit protagoniste s’il se rebelle contre ce qu’une autorité qu’il ne reconnaît pas cherche à lui imposer.
Car s’il refuse le changement nécessaire, le personnage est perdu, absorbé par cette autorité quelle que soit la forme qu’elle prend dans le récit.

Mais d’une manière générale, les expériences accumulées au cours d’une vie font que l’on change même si le regard des autres vous dénie le droit à ce que vous soyez autre.

Néanmoins, la résistance au changement est inscrite dans notre condition humaine. Quand l’opportunité s’offre à nous de nous ouvrir vers des nouveaux horizons, les peurs que nous avions si bien refoulées resurgissent brutalement. Alors nous nous excusons presque d’être ce que nous sommes.
Nous avons donc un personnage qui est dans une certaine situation psychique au début du récit et qui se retrouve dans une autre situation psychique au dénouement.

Le changement est initié par un événement interne ou externe. Les émotions intérieures, c’est-à-dire inconscientes ou ignorées du personnage, sont révélées à la lectrice et au lecteur au fur et à mesure de la progression de l’histoire. Mais cet arc intime n’existe pas pour le lecteur et la lectrice s’il n’est pas mis au jour par un arc externe c’est-à-dire par les événements de l’intrigue qui affectent le personnage. Ces événements n’ont souvent qu’un rapport lointain avec ce qu’il se passe dans l’intimité du personnage dont l’évolution est en elle-même un récit (un récit dans le récit en quelque sorte).

Donc ce qu’il se passe intérieurement n’est pas visible de l’extérieur. Il faut faire la démonstration au lecteur/spectateur du changement interne. Alors, les événements physiques qui ont lieu dans le monde nous invitent à saisir (parce que nous les interprétons ainsi) les émotions les plus secrètes, les plus inaccessibles, d’un personnage.

Par les actions, les réactions et les conséquences, nous percevons l’évolution intérieure d’un personnage. L’intrigue nous montre ce que traverse le personnage physiquement, ce qu’il ressent dans sa chair si vous m’autorisez l’expression.
L’arc dramatique ne nous est pas donné par nos sens plutôt par notre intuition, car il offre au protagoniste la possibilité d’entrer en contact avec la lectrice et le lecteur par le biais de l’empathie et de la catharsis (le lecteur/spectateur exhale en quelque sorte ses propres angoisses dans le drame que vit le personnage).

L’empathie & l’arc dramatique

Ce que vit un personnage, ses pérégrinations et tribulations au cours de l’intrigue peuvent en effet nous parler même si nous ne nous reconnaissons que peu dans ce qu’il vit, nous y percevons quelque chose dont nous avons le souvenir.

L’accord parfait se produit sur les émotions car celles-ci sont universelles. Nous éprouvons de la joie ou de la tristesse, des passions et des sentiments communs, seules les conditions qui évoquent ces passions et sentiments sont différentes.

Pour que l’empathie s’installe envers un personnage, il est nécessaire que celui-ci quitte la zone de confort qu’il s’est construite jusqu’à présent. Alors une espèce de messager intervient, un héraut dit Joseph Campbell, qui tente de dire au personnage la nécessité pour lui de changer ou que le temps de ce changement est venu.

Après une hésitation, le personnage entre dans de nouveaux lieux, rencontre de nouvelles personnes, de nouvelles idées et de nouvelles conditions qui l’amènent à repenser ou à douter de l’état dans lequel il se trouvait au début du récit. Ce nouveau monde crée un sentiment d’incertitude qui est nécessaire pour déstabiliser les anciennes croyances du personnage, afin que de nouvelles perspectives puissent prendre leur place.

En se frottant ainsi à de nouveaux êtres, à de nouvelles idées dont il ignorait l’existence, le personnage devient de plus en plus conscient que le chemin qu’il suivait jusqu’à présent ne lui convenait pas. Cette prise de conscience est longue et douloureuse. Ce ne sera pas une révélation brutale et si c’est le cas, alors le personnage se livrera à un véritable travail sur lui-même pour comprendre le sens de cette illumination soudaine dont il a dorénavant la certitude.

Joseph Campbell nous explique que l’arc dramatique est une renaissance lors du parcours héroïque. Figurativement, le personnage meurt à ce qu’il était autrefois et renaît comme un nouvel être aux aspirations plus adéquates avec ce que doit être sa véritable existence.
Poétiquement, je dirais que le personnage ou nous (puisque le personnage et nous ne sont pas si différents) découvre par une sorte de connaissance intuitive, cependant facilitée par les circonstances, comme une sorte de fracture que l’on rencontre parfois à la surface du sol. On ne peut s’empêcher de ressentir une certaine menace de cette profondeur chthonienne.

La tendance est forte de s’éloigner de cette crevasse mais nous concernant, si nous laissons les peurs nauséabondes qui s’exhalent de cette bouche nous enveloppées, jamais nous n’apercevrons au fond de cet abyme la lumière qui y gît. Il faut avoir le courage et la folie de pénétrer les ténèbres et de fusionner avec la lumière autant que l’on peut. Être aveuglé par la lumière est préférable à la cécité des ténèbres.
Être cet autre soi-même, c’est dissiper l’obscurité et se révéler.

Et il devient proactif

Structurellement, c’est souvent à la fin du premier acte que le personnage réalise qu’il doit prendre une décision. Je cite régulièrement l’exemple de Frank dans Le Verdict : dans un premier temps, Frank refuse de s’occuper de l’affaire de la jeune fille tombée dans le coma suite à une erreur médicale. Il subit le mécanisme de défense qu’il a lui-même mis en place pour se constituer ce qu’il lui semble être une zone de confort.

Lors d’un second mouvement, Frank est face à cette jeune fille dans le coma devant son lit à l’hôpital. Ce qu’il se passe est tout intérieur : Frank réalise non seulement l’injustice faite à la jeune femme et aussi la nécessité pour lui de changer. Cette scène lui permet de comprendre enfin la direction vers laquelle l’aventure (puisqu’il s’agit pour Frank de l’accepter) l’emmènera.

La fiction ne se contente pas de la demi-mesure. Si les choses ne sont pas exagérées, elles sont mal perçues ou ressenties par le lecteur et la lectrice. Il faut une puissante incitation à détacher le personnage de son état d’esprit actuel.
Cela se concrétise par une perte. Le sentiment de perte est un sentiment universel. La mort d’un mentor par exemple ou bien un projet qui s’effondre définitivement sont néanmoins des faits qui expliquent qu’il n’y a point de retour possible pour le personnage principal. Maintenant qu’il est engagé dans son aventure, les choses ne peuvent plus revenir à ce qu’elles étaient auparavant.

Alors le personnage découvre ce dont il a vraiment besoin. Enfin, le personnage comprend le nouvel état d’être vers lequel il fut conduit, il comprend la signification de toutes les épreuves par lesquelles il est passé et accepte le changement. Cela implique généralement qu’une partie cachée de sa personnalité soit mise en lumière, et lui apporte la force et la certitude nécessaires.

En tant que lecteurs et lectrices, nous aimons suivre le déroulement logique de cette progression dans la psyché du personnage bien que cela ne signifie pas nécessairement que nous devions avoir accès à cette psyché.

Mais si une étape de cette progression est traitée de manière peu convaincante, nous pouvons avoir l’impression que l’auteur ou l’autrice sont passés à côté d’une idée importante ou qu’ils se sont précipités vers une conclusion insatisfaisante car incomplète.

Et le monde change

Parfois le personnage, lorsqu’il s’est trouvé l’harmonie qui lui faisait défaut (il pouvait douter de ses croyances, par exemple), peut changer aussi le monde qui l’entoure. Dans le Hero’s Journey (ou monomythe) de Joseph Campbell, cela se produit lorsque le personnage se procure dans le monde souterrain d’une manière ou d’une autre l’élixir de vie (Return with the elixir), une substance symbolique, et le ramène dans le monde ordinaire (Ordinary World) afin de le mettre en commun avec d’autres qui n’ont pas vécu le même voyage.

Return with the elixir est la dernière étape du parcours héroïque. Tout a été conçu jusqu’à présent pour parvenir à ce moment de la transfiguration du personnage. Un élixir est un breuvage aux vertus magiques censés soigner les maux qu’ils soient de l’âme ou sociétaux.
Lire une fiction consiste à interpréter ce qu’il s’y passe. Le héros revient dans sa communauté fort d’un savoir que celle-ci ignore encore. Dans un geste altruiste, il désire que les connaissances nouvelles qu’il a acquises au cours de son aventure soient utiles aux autres.

Le héros a été récompensé d’être sorti triomphant de toutes les épreuves par lesquelles il est passé. Il a gagné en humanité et voudrait que d’autres qui n’ont pas vécu son expérience puissent aussi en ressentir les effets. Il y a une approche apostolique dans cette intention.

L’aventure héroïque a permis au personnage de transcender son ego, de renforcer son individualité dans la compréhension que l’individu appartient à une communauté. Celle-ci doit connaître la même sérénité à laquelle est parvenu le héros (ou l’héroïne).

Le monde ordinaire du héros est un monde chaotique. Son retour au sein de la communauté a pour dessein de rétablir un ordre perdu. Cet élixir est une libération. Chaque lectrice et chaque lecteur interpréteront cette forme de liberté qui est soumise à leur sagacité selon leurs propres vécus.
Pourront-ils accepter cette proposition que leur fait l’autrice ou l’auteur ? Ce que suggère Joseph Campbell est qu’il faut être soi-même le héros ou l’héroïne de sa propre aventure. La communauté n’attend pas le retour du héros, elle ignore même s’il reviendra. Ce retour signifie pour elle qu’elle doit prendre les rennes de sa destinée et non attendre un hypothétique retour. C’est avec ce savoir que le héros ou l’héroïne reviennent au sein du collectif. Héroïne et héros font don de la vie, de la sagesse.

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