L’OMBRE – INTRODUCTION

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Dans le mythe, le monde physique émerge du royaume éternel qui se caractérise par l’Un, c’est-à-dire une réalité première, un principe premier d’où découle ou émane ces êtres multiples que nous sommes. Ainsi, l’être humain ne surgit pas du néant.

Le monde spirituel se cristallise, se forme dans le monde matériel, et ce n’est que lorsque ce monde matériel, concret, visible émerge que la dualité entre le physique et le spirituel apparaît. Dans le royaume immatériel et céleste, les oppositions n’existent pas. Le haut et le bas, le bien et le mal n’existent pas.

Réalité concrète

Ces séparations et paradoxes ne sont que des concepts qui naissent avec la naissance du monde physique, et n’existent que dans le monde visible. Travailler sur un personnage, c’est admettre certains principes (auxquels on pourrait ne tenir que lors de cette élaboration singulière). Nous pourrions poser que cette dualité est une illusion, que la séparation supposée entre le spirituel et le matériel n’existe pas en soi.

Dans la psychologie analytique de Carl Gustav Jung, le Soi (l’archétype du soi plus précisément) désigne l’entièreté psychique qui distingue l’individu au-delà de ce qu’il perçoit immédiatement de lui-même.

A l’image du royaume céleste et éternel, le Soi, dans sa plénitude, contient tous les potentiels humains, sans distinction éthique, pour le bien comme pour le mal. Il les détient de manière absolue c’est-à-dire que ces potentiels ne dépendent d’aucun principe autre qu’eux-mêmes.

La psyché, c’est-à-dire ce qu’il se passe dans notre esprit (son activité) et qui constitue notre individualité en tant que sujet, divise alors le Soi en différents éléments qui nous autorisent à vivre dans un monde, notre monde de dualités apparentes à l’intérieur d’une certaine communauté ou société.

De même que ce n’est que lorsque le monde physique émane que des concepts comme le bien et le mal apparaissent, lorsque le Soi se divise et devient psyché, le jugement et la moralité apparaissent. C’est de ce clivage que naît l’ombre au sens de la psychologie analytique. C’est la part de nous-mêmes que nous ignorons. C’est cette part d’elle-même que notre psyché ne connaît pas. En termes simples, l’ombre est le côté sombre du Moi, c’est tout ce qui est exclu de l’ego (le moi qui fait de nous des sujets pensants) afin d’être accepté socialement.

Quelques principes

Carl Gustav Jung désigne par personæ ce qui organise notre rapport au monde extérieur, à la société dans laquelle nous vivons, et qui ordonne notre rapport aux autres afin d’être socialement accepté. C’est une sorte de masque social, une image créée par l’ego pour nous permettre de nous couler sans heurt au sein de notre communauté.

Le problème est que, ce faisant, nous risquons l’imposture, de paraître ce que nous ne sommes pas vraiment. C’est de cette mauvaise foi dont parlait Sartre, lorsque nous paraissons autre que nous-mêmes dans le regard des autres.

Posées simplement, l’anima serait une personnification (donc une réalité concrète) des tendances féminines de la psyché de l’homme et l’animus serait alors la personnification des tendances masculines chez la femme.
Anima & Animus participent grandement à l’élaboration de nos représentations du monde, de la manière dont nous percevons le monde extérieur. Ainsi, personæ, anima et animus sont les aspects relationnels de la psyché, définissant notre relation particulière avec le monde extérieur et ceux qui le peuplent.

C’est alors l’ego et notre part d’ombre qui nous appartiennent en propre et qui construisent notre identité, c’est-à-dire la manière dont nous nous percevons. Alors que l’ego caractérise la perception que nous avons de notre existence, de ce qu’il se passe en nous, d’être présent au monde et à soi, l’ombre réside dans notre inconscient, ce qui est essentiel car si l’ego et la personæ renvoient une image de nous-mêmes au monde extérieur, l’ombre est tout ce que nous ne pouvons pas exprimer dans le monde, ou même admettre à nous-mêmes.

Si l’ego est ce que vous croyez être, ce que vous croyez qui vous êtes, l’ombre est ce que vous croyez ne pas être. Cependant, l’ego n’est pas conscient de l’ombre, comme l’explique Joseph Campbell, l’ombre est l’angle mort de l’ego : ce qui est vrai de vous-mêmes et dont votre ego est totalement inconscient, dont il n’a aucune connaissance.

Mais cela ne veut pas dire que l’ego et l’ombre sont distincts, Campbell est clair : l’ombre dépend de l’ego, la nature de l’ombre est une fonction de la nature de l’ego ; ce qui nous est donné dans l’ombre est le produit de l’ego, telle ombre pour tel ego.

L’ombre et l’ego sont l’avers et le revers d’une même pièce : l’ombre serait les ténèbres et l’ego l’aspect lumineux de notre être. Nous projetons notre personæ pour le regard d’autrui. L’ombre est cette image que nous nous renvoyons à nous-mêmes comme si notre ego s’observait dans un miroir. Il est facile de concevoir que la forme de l’ombre est dessinée selon les contours de l’ego bien que notre conscience soit incapable de la saisir.
L’ombre est enfouie dans nos profondeurs et Campbell la décrit comme ce que nous aurions pu être si nous étions nés différemment : l’autre personne, l’autre nous. Ou, selon Jung, la chose qu’une personne ne souhaite pas être.

Le collectif

mytheL’ombre a un aspect à la fois personnel et collectif. Elle est constituée de tout ce que vous avez personnellement supprimé et réprimé, mais la société joue également un rôle dans ce qui est transféré dans l’inconscient.
Comme l’explique Campbell, la société nous donne un rôle à jouer, ce qui signifie que nous devons éliminer de notre vie un grand nombre de choses que nous pourrions penser ou vouloir en tant qu’individu. Chaque société particulière a une grande variété d’attentes et de tabous concernant les comportements et les attitudes. En Occident, par exemple, l’homophobie est de plus en plus non seulement inacceptable, mais elle peut entraîner un isolement social et un rejet. Pourtant, dans de nombreuses régions du monde, l’homophobie n’est pas seulement acceptable, mais constitue la position dominante dans une opinion savamment entretenue par les autorités.

Il existe également des tabous sociaux plus universels qui interdisent la violence et le meurtre. Car c’est au plus profond de l’ombre que se trouvent les archétypes universels du mal. Comme nous le rappelle Campbell, l’ombre est enterrée là dans l’inconscient pour une raison. Parce qu’elle avale ces choses qu’il nous serait dangereux d’exprimer, comme cette intention meurtrière que nous pourrions nourrir à l’égard de cet imbécile là-bas qui nous interrompu toute la soirée, ou encore l’envie de voler, de tricher, de détruire.

Ne vous faites pas d’illusions, affirme Campbell. Vous avez peut-être dit à un moment de votre vie que vous ne feriez pas de mal à une mouche et c’est peut-être vrai, en fait, surtout si c’est vrai, vous feriez mieux de croire qu’il y a un salaud assoiffé de sang et de meurtre qui se cache dans votre ombre.
Dans une large mesure, la civilisation n’est possible que parce que l’ombre a été séparée de la personnalité et gardée cachée. La moralité est l’épine dorsale de la relation entre les hommes ; la pérennité de la société dépend en grande partie des tabous contre des choses aussi graves que la violence, la colère et les abus, ainsi que des comportements aussi communs que la grossièreté. Mais en fin de compte, les limites de la société ne sont rien d’autre que des règles que nous avons inventées et que nous avons mutuellement accepté de suivre.

Ainsi, l’ordre social se construit sur cette distinction arbitraire entre le bien et le mal et cette séparation est une pression sérieuse et réelle dans nos vies. Mais si cette division est nécessaire pour maintenir l’ordre social, il est essentiel de comprendre que nous avons pris les décisions sur ce qui constitue le bien et le mal dans une communauté contre une certaine idée de la nature et de la liberté.
Certaines formes de comportement sont jugées néfastes ou répréhensibles et sont réprimées ; des règles et des codes religieux régissent notre conduite et décident même de nos croyances. Notre système éducatif définit dans une large mesure ce qui constitue un savoir acceptable et nous guide pour trouver des moyens acceptables de gagner notre vie et d’utiliser nos connaissances dans le monde (l’école n’apprend pas explicitement comment exceller dans le commerce de la drogue, par exemple).

L’école nous encourage à contribuer au bien commun ; jusqu’à l’autocensure que nous faisons tous dans les situations sociales.
Ou que nous ne faisons pas…

Différences de points de vue

Si l’ombre se constitue donc de tabous et d’actes prohibés ou jugés néfastes à une époque ou dans une société donnée, il existe d’innombrables sociétés différentes avec des règles et des codes d’éthique différents, et ce sont des éléments de nature conflictuelle de l’ombre – des pensées jugées intolérables, des instincts et des pulsions, des faiblesses et des désirs, des perversions, des peurs – qui sont souvent au cœur des conflits interpersonnels et sociaux majeurs.
Mais l’ombre n’est pas simplement cette partie de nous-mêmes que nous ne laissons pas transparaître en société, c’est, de manière plus menaçante, ce que nous ne voulons pas voir de nous-mêmes.

Selon Campbell, l’ombre individuelle est remplie d’expériences et de traumatismes refoulés, dont la plupart sont survenus dans l’enfance ou la petite enfance. De toute évidence, nous avons tous vécu des expériences très différentes, et notre ombre est donc aussi unique qu’une empreinte digitale, même si elle est également façonnée par l’éthique et les perspectives de notre société particulière.

Jung explique que la psyché réprime l’ombre parce qu’elle est un problème moral qui met en cause l’ensemble de l’ego, de la personnalité. L’ego a besoin d’être accepté, approuvé, respecté, valorisé, et il vise à plaire, il doit donc rejeter les impulsions, les sentiments et les pensées qui mettent en danger son acceptabilité.
L’ego ou moi (ce qui nous permet de nous dire je) est un mécanisme de filtrage, qui sépare les aspects du Soi (qui représente l’individu dans son entièreté : conscience & inconscient donc incluant l’ombre) qui mettraient la survie du Soi en péril.

L’ombre n’est pas seulement menaçante du fait qu’elle peut vous exclure d’un cercle social, sa principale menace est que si vous deviez vraiment l’affronter, c’est de vous-même que vous perdriez l’acceptation, comme de prendre conscience de sa propre médiocrité.
Cela signifie faire face à la possibilité que vous êtes tout et tous ceux que vous détestez, craignez et condamnez. Cela signifierait la désintégration de votre propre sentiment d’identité.

Vous pouvez probablement trouver un souvenir récent au cours duquel vous vous êtes mis aussitôt sur la défensive, peut-être quelqu’un vous a injustement accusé, a rejeté une opinion ou a remis en question l’une de vos croyances les plus profondes d’une manière ou d’une autre.
Cette panique défensive est l’ego qui résiste à regarder l’ombre, car dans cette introspection, la perspective, l’opinion ou le comportement blessants sont ceux précisément de l’ombre et qui se manifestent par l’autre qui ne les vise pas expressément, et votre instinct est de les rejeter violemment.

Mais ces cas sont infiniment moins graves que ce que cela signifierait de faire face à la totalité de l’ombre intérieure. En fait, être défensif avec les autres est un mécanisme pour éviter votre propre ombre, mais le malaise et la peur engendrés sont les mêmes (seulement moins intenses).

Ainsi, comme la société, l’ego a retenu l’identité la plus flatteuse et la plus avantageuse pour vous. Cela ne veut pas dire que l’ego n’est constitué que d’aspects positifs, il peut en fait être constitué de nombreux traits négatifs.
De nombreuses personnes, par exemple, se sentent plus en sécurité en contrôlant leurs interactions avec les autres par le biais de la colère ou d’une manipulation émotionnelle. Mais ne vous y trompez pas : même dans les moments de défense apparemment sans importance, vous ne vous battez pas seulement avec l’autre pour le convaincre de vos arguments, vous défendez l’intégrité de votre Soi. Vous essayez de rejeter absolument toute idée selon laquelle ces qualités et croyances inacceptables et irrémédiables pourraient être en vous. À bien des égards, vous vous battez pour ne pas vous effondrer. C’est le Soi qui nous soutient. On ne peut ébranler des fondations sans que tout l’édifice se dissolve dans le néant.

Je continuerai cette étude dans le prochain article.

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