ASSURER SES SCÈNES

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Il est souvent nécessaire de justifier la présence d’une scène en réfléchissant à son rapport à l’ensemble. Cette assertion nous vient droit d’Aristote.
Concrètement, comment cela est-il possible ?

Le point de vue

Dans une scène, il faut s’assurer du point de vue du personnage qui rend nécessaire la scène. Le lecteur/spectateur perçoit une scène selon la perspective du personnage pour qui cette scène doit être créée.
La plupart du temps, c’est le point de vue du personnage principal mais sa présence n’est pas exigée dans toutes les scènes.

Biaiser la perception des choses par le regard permet l’immersion du lecteur et de la lectrice dans l’événement. On n’observe pas ce qu’il passe d’en haut. Nous ne portons pas témoignage de ce qu’il se passe ou s’est passé.
Nous sommes invités à participer à ce qu’il se passe ici et maintenant.

Certes, on peut dire les choses d’en haut mais quand le narrateur est identifié ; et rien ne nous affirme que celui-ci soit impartial dans sa relation.

Adopter un point de vue, c’est comprendre ce point de vue. C’est-à-dire que dans une scène donnée, le point de vue cherche à obtenir quelque chose. Considérons deux personnages qui débattent : tous deux cherchent à convaincre l’autre du bien-fondé de l’opinion qu’ils ont sur tel ou tel sujet.
Chacun de ces personnages a un objectif : son but est de convaincre l’autre de le suivre dans une direction. L’auteur et l’autrice peuvent se contenter de décrire le débat sans s’impliquer mais ce serait dépassionner l’événement. Il sera plus facile de se mettre dans la tête d’un personnage et de vivre avec lui ce qu’il ressent face à l’autre qui le défie dans son intention.

Ne pas s’impliquer dans une scène, c’est ouvrir la voie aux digressions. Tout passe par celui ou celle qui perçoit : vous vous assurez ainsi de demeurer cohérent.

L’espace & le temps

Une scène s’ancre dans le monde de votre récit, c’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans un contexte donné. Ce contexte dépend pour une grande part de la causalité : les conditions d’un événement ont déjà eu lieu pour que l’événement soit possible.

Dans un récit, il existe un nombre limité d’espaces. Un personnage qui prend le train chaque matin serait une description trop banale si l’espace du train ne revenait pas régulièrement au cours du récit apportant avec lui son lot de rencontres diverses.

Il faut justifier le lieu d’une scène non moins que la présence d’un personnage dans ce lieu. Quant au temps, on sait l’importance que peut avoir le passé dans la vie des personnages (comme dans la vie réelle souvent).

Assurez-vous de situer localement et temporellement chaque scène afin de ne pas perdre vos lecteurs et vos lectrices.

Un objectif

Le personnage au cœur d’une scène a un objectif singulier à accomplir pour cette scène. Si une scène existe, c’est parce qu’un personnage veut réaliser quelque chose ou parce que vous avez jugé qu’il lui fallait apprendre quelque chose dans le moment de cette scène : une révélation sur le monde extérieur ou sur lui-même.

Au moment de sa désespérance (articulation majeure de la structure d’un récit), le personnage qui errait sans but particulier dans les rues de la cité entre dans une église. Incrédule, il se tourne vers celui qui incarne l’espoir.
Ainsi, la scène est en accord avec la situation actuelle du personnage et on apprend aussi ce qu’il cherche. Fixer un objectif dans chaque scène aux personnages, c’est permettre au lecteur et à la lectrice de s’investir auprès des personnages dans leur quête de ce but particulier.

L’issue de chaque scène devient une étape dans la réussite ou l’échec de l’objectif global (Story Goal). Avant d’atteindre la terre promise, des étapes seront nécessaires.

On dit souvent que le protagoniste est proactif : c’est parce qu’un personnage sans ambition qui attend que les événements le mettent en branle est un personnage avec lequel on s’ennuie. En assumant son ambition, le personnage se jette lui-même dans les difficultés, c’est-à-dire les situations conflictuelles et cela est suffisamment dramatique pour capter et retenir l’attention de vos lecteurs et de vos lectrices.

Le changement

Une des caractéristiques du temps est qu’il permet aux personnages d’évoluer. Les événements s’égrènent au fil du temps et chacun d’entre eux est l’opportunité d’une nouvelle prise de conscience parfois imperceptible mais qui poussent les personnages à changer de point de vue sur eux-mêmes et sur le monde qui les entoure, c’est-à-dire les autres.

La plupart des scènes décrivent des situations conflictuelles. Si le conflit est l’essence du drame, alors l’issue du conflit est l’occasion d’un changement.
Deux personnages sont attirés l’un vers l’autre mais ils refusent de se le formuler ainsi. Les forces qui les animent sont contradictoires : l’un est passionné par l’histoire et vit sa vie par les personnages historiques qu’il connaît presque intimement et qui lui donnent une ouverture sur le monde au-delà de l’opacité des murs de sa bibliothèque.

Quant à l’autre, il est résolument tourné vers le futur et ne peut rester au même endroit sans étouffer. Il lui faut sans cesse explorer le monde afin de découvrir de nouveaux horizons. Fortuitement (une panne de voiture par exemple), ces deux-là se rencontrent.
De nombreuses scènes où ils tenteront de se convaincre mutuellement de la vérité de leurs deux points de vue les mèneront au Dark Soul of the Night, ici, ce sera une déchirante séparation mais le dialogue entre eux semble dorénavant impossible.

Pourtant, imperceptiblement, un changement s’est produit en eux à chaque scène. Dans chaque scène, le besoin de l’autre s’est fait de plus en plus concret.
Dès leur toute première rencontre, on sait déjà que l’amour est présent. Ce qui est fascinant pour nous est de voir comment ces deux personnages, à travers les conflits qu’ils confrontent (entre eux, avec le monde et en eux), leurs certitudes cèdent du terrain.

Les personnages d’une scène ont un objectif : un tribun harangue une foule mais la foule a d’autres préoccupations. L’un comme l’autre se maintiennent sur leurs positions créant ainsi une situation conflictuelle.
Mais cela ne dure pas car une décision doit être prise soit par le tribun, soit par la foule. Soit le tribun comprend qu’il ne pourra convaincre la foule et prend la décision d’abandonner face à une foule qui se disperse. Soit la foule commence à se laisser persuader par la parole du tribun et s’interroge. Elle aussi a le choix : soit elle s’évanouit dans les rues alentours, soit elle se resserre autour de l’idéal du tribun.

Les choix qui seront faits font avancer l’intrigue. Ils l’orientent même. Ce qui importe néanmoins est que la dialectique de ce frottement, c’est-à-dire le résultat de cette confrontation, provoque chez les uns et les autres un changement. C’est précisément ce changement qui fait avancer l’intrigue.

Les choix que font les personnages au cours de l’intrigue s’accumulent et expliquent l’arc dramatique d’un personnage, c’est-à-dire son évolution progressive au cours du récit. Comme dans la vie réelle, il nous faut plus d’une expérience pour qu’on comprenne que l’on doit changer.

Lorsque vous écrivez une scène, assurez-vous qu’il y a une prise de conscience, une vérité qui s’ouvre au personnage dont vous relatez le point de vue. Si aucun changement significatif ne s’impose à vous, alors réécrivez la scène ou supprimez cette scène parce qu’elle ne participe pas à l’ensemble de votre projet.

Une stratégie

Posséder un objectif, cela implique de mettre en place une stratégie pour le réaliser. Considérons le personnage principal : son objectif est double. Il y a le désir et le besoin. Le désir est l’objectif extérieur, en quelque sorte, c’est le monde extérieur (par opposition au monde intérieur) qui impose cet objectif au personnage principal.
Par exemple, il se fixe comme objectif de sauver le monde. D’abord, il fut réticent. Jusqu’à ce qu’il découvre un enjeu : si le monde est détruit, ceux qu’il aime seront aussi détruits. Il ne peut décidément pas laisser faire ce massacre des innocents.

Puis il y a le besoin. Le changement concerne exactement le besoin. Planifie t-on ce que l’on devient ? Néanmoins, quand on poursuit un objectif, on doit être capable de prendre des décisions et des actions. Dans une fiction, celles-ci ont pour finalité de faire avancer l’intrigue.
Quelle que soit la situation dans laquelle se trouve votre personnage, il doit prendre l’initiative de faire quelque chose, même si cela a des conséquences négatives ou imprévues. En fait, le plus souvent, ce sont les conséquences négatives ou imprévues qui rendent une histoire intéressante et qui obligent votre personnage à évoluer et à changer.

Montrer les choses

La particularité d’un scénario est qu’il illustre par des conduites, des attitudes, des comportements ce qu’il se passe à l’intérieur des personnages, ce qu’ils pensent et ce qu’ils ressentent.

Alors que pensées & sentiments s’expriment dans des illustrations (qui sont davantage que des descriptions), celles-ci s’exposent dans les scènes.

Dans la vie réelle, on peut rester indifférent aux événements. Dans une fiction, cette indifférence peut exister mais elle participe aussi à l’action parce qu’elle est la réaction d’un personnage face à ce qu’il se passe.
Ce qu’il se produit dans une scène affecte d’une manière ou d’une autre un ou plusieurs des personnages présents. Comme au jeu de go, lorsque vous posez une pierre sur le plateau de jeu, la situation toute entière change.

Et pour bien faire, vous devez comprendre qui est votre personnage, quelle est sa vision du monde et quelles sont ses valeurs. Vous devez également avoir une idée de ce que votre personnage attend, espère ou craint dans chaque scène.
Cela vous aidera à définir la façon dont il interprète ce qu’il se passe autour de lui. La perception des choses est biaisée par la subjectivité des personnages.

Dans un scénario, ce qui est à l’intérieur des personnages est inaccessible. Ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent se traduit par des réactions ; de ces réactions émanent de la signification ; de cette signification, vous posez les rudiments des scènes à venir.

Ni la connaissance, ni le temps ne s’achètent. La connaissance se donne et doit être accessible au plus grand nombre. Scenar Mag participe ainsi à ce partage de connaissance. Aidez-nous à persévérer à vos côtés par vos dons. Merci

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