LA NUIT OBSCURE DE L’ÂME

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Avez-vous déjà eu l’impression de vous sentir seul dans un univers dépourvu de sens, de ne plus pouvoir supporter de faire les choses telles qu’elles sont, de n’avoir aucun sens d’une trajectoire possible et d’avoir l’impression d’avoir perdu tout espoir ?

Vous êtes peut-être en train de vivre une Dark Night of the Soul, une nuit obscure de l’äme. Le but de cet article est de faire la lumière sur ce moment de vie profondément misérable, afin d’en sortir en tant qu’individu plus conscient et plus mature et de l’appliquer à vos propres personnages.

La Dark Night of the Soul est une étape du développement personnel au cours de laquelle une personne (ou un personnage) traverse une transition difficile et significative vers une perception plus profonde de la vie et de la position qu’elle y occupe. Cette prise de conscience s’accompagne d’un abandon douloureux des cadres conceptuels antérieurs, tels que l’identité, les relations, la carrière, les habitudes ou le système de croyances, qui lui permettaient auparavant de donner un sens à sa vie.

Cette ombre projetée sur l’âme qu’est la Dark Night of the Soul peut sembler peu familière, mais elle a plusieurs conceptions en religion, en mythologie et en psychologie. Certaines conditions communément associées, comme une « crise existentielle » ou des formes de dépression, sont plus reconnaissables.

D’autres concepts proches existent : la désintégration positive en psychologie, la catabase des épopées grecques qualifiant la descente aux Enfers du héros grec. Carl Gustav Jung a même comparé cette phase du Dark Night of the Soul au Nigredo des alchimistes.

Cette notion de Dark Night of the Soul puise sa source dans le poème La Nuit Obscure de Saint Jean de la Croix où il décrit l’angoisse de la séparation de l’âme d’avec Dieu alors qu’il est emprisonné pour ses croyances religieuses non conventionnelles.

Une définition

Cette nuit obscure (Dark Night) du Dark Night of the Soul symbolise un obscurcissement, et l’âme (Soul) fait généralement référence à la véritable essence d’un individu. En d’autres termes, cette perte, comme le nomme le chamanisme, de l’âme est l’obscurcissement du véritable moi.
L’obscurcissement peut consister en une idée antérieure de ce que l’on croit sur soi-même ou sur le monde, qui est alors remise en cause.
[Dans toutes les traditions chamaniques, la perte de l’âme (Soul Loss) correspond à la blessure ou fragmentation de l’âme d’une personne à la suite d’un traumatisme, d’une maltraitance, d’une guerre, d’un conflit intérieur ou extérieur…, en particulier lorsqu’elle est subie à un jeune âge – est considérée comme une cause majeure de maladies, de déficiences du système immunitaire et de dysfonctionnement général du bien-être physique, émotionnel et mental.]

Mais et c’est en cela que ce processus est important pour les auteurs et autrices, c’est qu’il n’est pas un état permanent. Comme le disait Hazrat Inayat Khan, il ne peut y avoir de renaissance sans une nuit obscure de l’âme, une annihilation totale de tout ce en quoi vous avez cru et pensé être.
Voici la notion que nous cherchons à atteindre : la renaissance telle que la concevait d’ailleurs Joseph Campbell.

Au cours des différentes étapes de notre vie, nous sommes influencés par de nombreux aspects de notre environnement.
Dès la naissance, la famille donne à l’enfant un nom, lui communique ses croyances, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Le système éducatif influence également l’enfant. Au lycée, l’adolescent cherche à être accepté par la communauté et intériorise ou rejette ses valeurs. Dans son activité professionnelle, l’indivivu a un rôle à jouer et dans l’intimité de son foyer, il écoute les informations ou participe à des réunions sociales où les sujets de conversation peuvent varier entre les médias, l’économie ou les échecs et les succès de leurs pairs. Dit autrement, la personne ou le personnage est à l’écoute de l’extérieur mais non de lui-même.

Les objectifs personnels peuvent être les objectifs de tout un chacun : avoir de beaux vêtements, une voiture de luxe, une maison confortable, un partenaire séduisant…, sans se soucier du pourquoi, du quoi ou du comment de leur existence personnelle.

Une existence personnelle que l’on peut concevoir d’après Hannah Arendt comme :

  1. Le quoi : Ce qu’il s’est passé
  2. Le pourquoi : Pourquoi cela s’est-il passé ?
  3. Le comment : Comment cela a t-il été possible ?

Pour une personne qui s’est laissée entraîner dans les mouvements réguliers de la société moderne, la vie peut sembler être en pilotage automatique, guidée par l’ego et les habitudes fondés alors sur un conditionnement arbitraire et subjectif de la culture environnante.
Ce qui, me semble t-il, peut mener à une auto-flagellation morale dans les moments de transgression.

Une reconnaissance

Cependant, pour beaucoup, le réveil (c’est-à-dire le passage dans le Dark Night of the Soul) est brutal. Il peut s’agir d’une tragédie (que vous avez vécue personnellement ou bien que l’un de vos proches auquel vous êtes lié émotionnellement a vécu personnellement, d’une expérience d’un état de conscience non ordinaire, d’un vacillement de sa foi (de ses croyances en général en fait), d’une perte du sens de l’objectivité (qu’on peut illustrer par le délire), d’une méfiance à l’égard de l’autorité (c’est-à-dire des allégeances que nous avions acceptées et qui sont maintenant remises en question), d’un événement inattendu qui lève soudainement le voile sur l’erreur de notre perception du monde et de notre place en celui-ci ou de la prise de conscience que vous ne savez plus qui vous êtes vraiment ou ce que vous voulez faire de votre vie – ou peut-être le sentiment d’une insatisfaction chronique malgré les succès remportés dans votre vie.

En fin de compte, quelque chose vous fait sortir de votre perception limitée de la vie quotidienne. Mais il faut une certaine maturité. C’est-à-dire qu’un héros ou une héroïne doivent passer par un certain nombre d’épreuves, qu’ils les réussissent ou non d’ailleurs, car ces épreuves, ces tentatives participent à l’élaboration de la maturité du personnage.

Certes, les expériences les plus douloureuses précipitent cette prise de conscience chez le personnage. Si la souffrance n’accompagne pas les conflits que traverse votre personnage, alors il ne progressera pas (de façon spirituelle, intellectuelle, sur le plan moral aussi et physique également).

Il faut inventer un événement vivant, c’est-à-dire concret, qui créera un revers physique ou émotionnel suffisamment fort pour briser la structure actuelle du plan de vie de votre personnage.
Par plan de vie, un personnage de fiction est tout comme nous. Lorsque nous rencontrons un problème, notre tâche consiste à lui appliquer des schémas de pensée, des modèles dont nous savons, par expérience, qu’ils ont fonctionné autrefois.

Seulement, nous posons dans cet affrontement avec une nouvelle situation, des solutions qui appartiennent à d’autres situations qui, même si elles semblent similaires, ne sont jamais parfaitement identiques.

Tout cela mène à une crise existentielle, quelle que soit la manière dont on l’illustre : une grande déception, un chagrin d’amour, toutes sortes d’un désespoir profond. Cela nous rappelle que nous avons une existence individuelle (à ne pas confondre avec le méchant égoïsme) et qu’il est urgent de la sortir de la nasse (ce n’est pas une faute de typo).

Cette expression de notre individualité est une étape nécessaire vers l’accomplissement, sinon nous resterons à jamais figé dans l’incomplétude (du moins, dans un sentiment d’incomplétude).

Donner du sens

Durant la Dark Night of the Soul, ce qui nous apparaît en surface n’a plus de sens. Non seulement ce qui est extérieur à nous en lequel nous ne trouvons plus aucun intérêt mais aussi notre portrait dont on se demande s’il ne serait pas à l’image de celui de Dorian Gray.

Il est assez facile de succomber à contrecœur à un nihilisme dépressif alors que l’on flotte dans un espace liminal, une sorte de purgatoire. L’attrait de la victimisation, du confort et de l’évitement des responsabilités réside en ce lieu, mais il a pour prix la misère… mais au moins, cet espace nous est familier.

Il n’est pas étonnant qu’on choisisse cette option car, malheureusement, il n’y a pas beaucoup de refuge dans le monde moderne avec son rythme effréné qui ne nous permet pas de nous reposer sans nous culpabiliser, qui peut faire que la pression dépasse les capacités d’une personne – un seuil où la nuit obscure peut passer de l’émergence à l’urgence, avec des pensées suicidaires ou des hallucinations apocalyptiques de mort et de destruction dans les cas extrêmes.

Il y a généralement des sentiments intenses de tristesse, de frustration, de désespoir, d’insignifiance et de hiraeth.
[Hiraeth est un mot gallois. L’université du Pays de Galles, Lampeter, l’assimile à un mal du pays teinté de chagrin et de tristesse à l’égard des personnes perdues ou disparues, en particulier dans le contexte du Pays de Galles et de la culture galloise. On peut l’assimiler à un souvenir nostalgique (il y a aussi de douces nostalgies, mais dans le contexte du Dark Night of the Soul, ce terme prend une valeur négative.]

On trouve rarement des personnes qui accomplissent de grandes choses sans s’être d’abord égarées, nous rappelle Maître Eckhart.
Et cet égarement est personnel à chacun. Il n’y a pas deux moments identiques, ni d’expérience singulière qui mène de manière systématique à cette détresse émotionnelle. La nuit obscure de l’âme est foncièrement individuelle mais aussi très prégnante. Il serait vain de tenter d’en sortir prématurément.

Le moyen de sortir de ce monde souterrain lugubre est d’être conscient là où vous étiez autrefois naïf, ainsi que d’abandonner les vieilles parties de vous qui étaient conditionnées, présupposées ou habituelles et qui ne sont pas vraiment en accord avec qui vous êtes.

Cela doit généralement s’accompagner d’une prise de conscience personnelle qui ne peut se faire que par la contemplation, la méditation et la relaxation. Pour illustrer ceci dans une œuvre de fiction, nous pourrions avoir un moment où le personnage, physiquement incapable, ne peut rien faire d’autre que de s’affronter lui-même.

Il est possible aussi qu’un personnage se confie. Alors qu’il croyait sa souffrance indicible et invisible, voici qu’une oreille attentive et tout emplie de compassion lui permet enfin de mettre des mots sur cette solitude imprononçable. Certes, il faut admettre que les mots donnent une réalité aux choses et que le discours est alors l’instrument du salut.

Comprendre le processus que vous traversez et savoir que vous n’êtes pas seul est une première étape importante pour trouver un peu de sens auquel se raccrocher. Un rien donne de l’espoir, ce qui a pour effet d’atténuer la frustration et la tristesse et d’introduire un sentiment de plus grande sérénité dans le processus d’acceptation de ce qui est jusqu’à présent un déni.

Une contemplation appropriée doit avoir lieu dans le contexte d’une honnêteté radicale. Vous ne pouvez plus vous mentir sur ce que vous ressentez ou vous dire comment vous devriez vous sentir ; la méditation aide à éliminer les conduites de substitution (parce qu’on ne peut ou ne veut revivre l’expérience douloureuse) et les illusions de l’esprit ; la relaxation est nécessaire car la tension ne révélera pas ce que vous ressentez, mais seulement que vous refusez de ressentir.

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2 thoughts on “LA NUIT OBSCURE DE L’ÂME

  1. « Amusant » pour moi cet article aujourd’hui, car je suis en train de lire Un été avec Rimbaud de Sylvain Tesson et à la page 140,Tesson cite Mallarmé et St Jean de la Croix avec sa nuit obscure… Pour une Jungienne comme moi, belle synchronicité !!
    Bel article… inspirant… encore une fois 🙂
    Ellen

  2. Bonjour William et Ellen (oui, tout doit rester jungien. Selon moi, on puise l’émotion dans la mémoire mais du coeur qui, tout comme le cerveau, détient aussi des neurones).

    La nuit obscure de l’âme (si on admet que dans la structure, elle vient clore l’acte II pour « lancer » l’acte III) renvoie l’auteur ou autrice dramatique à Alice aux pays des merveilles disant sur les mots de Lewis Carroll : « Mais alors, si la vie n’a absolument aucun sens, qui nous empêche de lui en inventer un ? ».

    La belle occasion en effet pour l’auteur ou autrice dramatique 🙂 !

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