L’ESPRIT GOTHIQUE

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gothiqueDevendra P. Varma (1923-1994) est un expert de la littérature gothique. Sa notoriété est essentiellement due à deux œuvres : The Gothic Flame, Being a History of the Gothic Novel in England : Its Origins, Efflorescence, Dissintegration, and Residuary Influences dont la première édition date de 1957 et The Evergreen Tree of Diabolical Knowledge paru en 1972.

Les travaux de Devendra P. Varma et sa passion aussi pour le gothique (il est l’auteur de nombreux contes gothiques) ont peut-être débuté lorsque William Lyon Phelps (1865-1943), auteur, critique et universitaire américain qui donna le premier cours universitaire américain sur le roman moderne écrivit en 1907 que le roman gothique, hormis les étudiants et les esprits curieux, avait longtemps cessé d’être lu.
George Edward Bateman Saintsbury (1845 – 1933), écrivain anglais, historien littéraire, érudit et critique fit écho à Phelps dès 1908.

Anna Laetitia Barbauld (1743-1825), femme de lettres, écrivait dans On the Origin and Progress of Novel Writing en 1810 que le gothique était condamné dès l’origine et méprisé pour son souci du détail macabre. Néanmoins, la littérature gothique intéressait au sein des quelques cercles qui avait pour habitude de se réunir dans les années où Barbauld vivait.

La composition gothique était vue d’une manière certainement plus élevée que les apparences laissaient croire. Elle possède un mérite intrinsèque constate Devendra P. Varma. Et surtout, la littérature gothique appartient à la littérature comme n’importe quel autre genre. Et cette variété dont est capable la littérature est garante d’une certaine liberté.

Et puis il y a aussi des lecteurs et des lectrices qui n’ont pas de plaisirs particuliers à parcourir de longues pages de passions exacerbées ou qui ne veulent pas être sollicités à de longues réflexions et pourtant, ces mêmes lecteurs et lectrices ne rejetteraient qu’avec de grandes difficultés La Forêt ou l’Abbaye de Saint-Clair ou Les mystères d’Udolphe de Ann Radcliffe.
Que ce soit par curiosité ou par amour du mystère, avec une pointe de superstition, l’esprit humain s’en accommode et ce sont des sentiments largement diffusés à travers la masse de l’humanité, ajoute Devendra P. Varma.

Des auteurs gothiques

En 1937, l’historien de l’art Herbert Read écrivait dans son livre surrealism que Matthew Gregory Lewis, Charles Robert Maturin et Ann Radcliffe devraient occuper une place aussi importante que celles que l’on réserve à des auteurs comme le poète Walter Scott ou encore Charles Dickens.

L’évaluation critique de la littérature a été une série continue de corrections des impressions antérieures par ceux qui ont eu l’opportunité d’examiner les choses littéraires plus en détail et avec un fond de connaissances et une ouverture d »esprit qui évoluaient.
Ainsi, constate Devendra P. Varma, le champ de la fiction gothique, longtemps déconsidéré, a progressivement été reconnu comme un choix artistique et littéraire d’importance.

Mais comment la littérature gothique a t-elle pu pointer vers les puissances latentes plus sombres de la création et de la vie à travers la mort, la terreur et l’inconnu mystérieux ? Cela a été sous-estimé par la critique tout comme le génie d’un Charles Robert Maturin, le créateur de Melmoth, ou l’homme errant.

Devendra P. Varma constate que l’histoire de la désintégration du gothique (il emploie ce terme pour marquer qu’il ne s’agit pas d’une fin) et de ces influences résiduelles n’ont jamais vraiment non plus été étudiées. Et pourtant, sa fragrance a éveillée des aspirations longtemps désirées pour le monde métaphysique.

Les quelques articles que j’ai commis jusqu’à présent sur le gothique (vous les retrouverez dans l’ordre de leur publication sous la catégorie fantastique de Scenar Mag), tentent d’examiner ce qu’est le roman gothique. Il faut aussi s’inquiéter de la manière dont son influence s’est exercée.

Devendra P. Varma s’est en effet interrogé sur ses premières manifestations, sur sa progressive ascension indéniable mais aussi quand et pourquoi, le gothique cessa d’être une force active. Varma a voulu évaluer la réelle signification du gothique, sa structure, ses caractéristiques.
Il a investigué pour savoir si le gothique était une force vitale du domaine littéraire ou simplement quelques contes nés d’excentricités notoires (c’est effectivement ainsi que le gothique fut reçu dans les premiers moments de son existence). Varma s’est donc demandé si l’on pouvait justifier la fiction gothique comme fondamentale et authentique.

L’histoire de la littérature prouve que celle-ci est un processus vivant (capable d’évoluer) fait de périodes de transition tout à fait significatives comme le romantisme qui n’est pas sorti du néant mais fut une réaction au réalisme. Les différentes périodes peuvent ainsi être étudiées selon leurs perspectives relatives les unes aux autres.

Devendra P. Varma reconnaît que de se frayer un chemin à travers le roman anglais (puisque ses travaux porte sur ce lieu) de 1762 à 1820 fut une tâche difficile. Ses travaux n’ont été rien d’autre, de son propre aveu, qu’une large investigation des tendances majeures de la fiction gothique.

Un entre-deux gothique

Le gothique tombe lors d’une période négligée et sombre : cet intervalle entre quatre grands romanciers du dix-huitième siècle (à savoir Samuel Richardson [1689-1761] et le roman sentimental ; Henry Fielding [1707-1754], auteur de L’histoire de Tom Jones, enfant trouvé, et qui œuvrait dans le roman de mœurs et de morale ; le romancier et poète Tobias Smollet [1721-1771] ; et Laurence Sterne [1713-1768], l’un des fondateurs du roman moderne avec Cervantes et Rabelais) et le dix-neuvième siècle et des auteurs comme Walter Scott [1771-1832] dont on peut expliquer l’œuvre dans un contexte de renaissance gothique et la femme de lettres Jane Austen [1775-1817] dont L’Abbaye de Northanger fut le seul roman véritablement gothique.

Il est indéniable que la reconnaissance des auteurs gothiques dans le champ littéraire n’a pas mené ceux-ci vers de grands destins. Néanmoins, la reconnaissance du public (peut-être la seule qui compte vraiment) fut là et les œuvres gothiques se sont reflétées et même ont façonné l’imagination des lecteurs et des lectrices.

Pour ceux qui cherchent à comprendre la littérature quelque peu chaotique du début du dix-neuvième siècle, l’étude de quelques exemplaires notoires de la romance gothique est nécessaire. Des auteurs et des autrices inconnus ont illuminé des pages gothiques et ont pris autant de plaisir à les écrire que leurs lecteurs à les lire. Pour Devendra P. Varma, des œuvres majeures et plus significatives ont tiré profit de l’influence du gothique.
Car pour Varma, toute œuvre possède sa propre valeur, sa propre direction reprenant ainsi à son compte ce qu’écrit George Saintsbury dans Tales of Mystery : aucune branche de la littérature ayant retenue l’attention du lecteur ne devrait être méprisée par l’étudiant.

Le roman gothique est intéressant à étudier, si ce n’est pour l’innovation de sa forme littéraire, au moins parce qu’il est une expression du goût d’une période et qu’il fut un modèle pour des œuvres futures mieux louées par la critique. Devendra P. Varma trouve même qu’il y a du génie dans l’écriture gothique.

Mais le gothique est une rare denrée.

Au point de se demander s’il n’a jamais existé. Pourtant des œuvres aux titres évocateurs de quelques traits caractéristiques du gothique ont marqué de leur empreinte l’histoire de la littérature.

gothiqueThe Castle of Wolfenbach d’Eliza Parsons publié en 1793 et qui fait partie des sept romans épouvantables (Horrid Novels) que Jane Austen désigne dans son roman L’abbaye de Northanger comme étant les plus effrayants de leur époque selon les choix de son personnage d’Isabella Thorpe.

gothiqueClermont, une œuvre véritablement gothique de Regina Maria Roche (une autrice jugée mineure maintenant mais qui connut un grand succès contemporain) en 1798 contient l’essence distillée des fictions d’Ann Radcliffe mêlant la félicité domestique et l’horreur dramatique.

gothiqueCité aussi parmi les sept romans épouvantables mentionnés dans L’abbaye de Northanger, The Necromancer ; Or, The Tale of the Black Forest, roman gothique de Carl Friedrich Kahlert sous le pseudonyme Ludwig Flammenberg, initie le genre du surnaturel expliqué : le nécromancien n’est qu’un charlatan.
The Necromancer… présente une série d’épisodes à la violence assez marquée mais sans véritable logique entre eux.

gothiqueThe Midnight Bell, pièce maîtresse du roman gothique écrite en 1798 par Francis Lathom a aussi les honneurs d’être parodiée par Jane Austen. Le titre de cette œuvre invoque le gothique. Particulièrement doué pour les dialogues et les situations dramatiques, Lathom en a parsemé son roman.

gothiqueThe Orphan of the Rhine: A Romance, roman gothique en quatre volumes d’Eleanor Sleath rappelle l’écriture de Regina Maria Roche dans sa sentimentalité sinistre.

gothiqueHorrid Mysteries : A Story, une traduction de Der Genius de Karl Grosse (dont la traduction est encore plus horrible selon l’avis de Devendra P. Varma) progresse en une série de visions apocalyptiques (Dan Brown aurait pu s’en inspiré pour Anges et Démons dans son approche du complotisme) et conte l’histoire d’un héros qui se retrouve impliqué dans des meurtres et des effusions de sang sous prétexte de liberté et d’éducation.

Horrid Mysteries (paru en 1796) est puissamment représentatif du romantisme noir et s’apparente au Moine de Lewis dans son approche de la sexualité ou plutôt de la mise en avant du corps et du désir qu’il procure.

Cette liste de quelques titres n’est pas exhaustive mais elle révèle les différents types (on parle maintenant de genre et de sous-genre) et formes de la fiction gothique. Cependant, cette liste semble aussi vouloir dire que l’étude du genre est rendue difficile par le peu d’œuvres créées en cette fin de dix-neuvième siècle selon les deux chercheurs Montague Summers et Michael Sadleir.

Devendra P. Varma n’hésite d’ailleurs pas à écrire que les œuvres mineures qui ne seraient pas remontées se sont éteintes et ont reçu une sépulture chrétienne mais qu’il leur fut réservé une petite pierre tombale difficilement discernable.

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