PLANIFIEZ VOTRE HISTOIRE (ET VOTRE COURT-METRAGE)

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Voici ce que dit William Goldman :
I’ve done a lot of thinking myself about what a screenplay is, and I’ve come up with nothing except that it’s carpentry. It’s basically putting down some kind of structure form that they [the actors and director] can then mess around with.
And as long as they keep the structure form, whatever I have written is relatively valid; a scene will hold, regardless of the dialogue. It’s the thrust of a scene that’s kept pure.
J’ai moi-même beaucoup réfléchi sur ce qu’un scénario pouvait être et je suis arrivé à la conclusion que ce n’est rien d’autre qu’un travail de charpentier. C’est basiquement poser une forme de structure avec laquelle les acteurs et le réalisateur peuvent s’amuser.
Tant qu’ils gardent cette structure formelle, tout ce que j’écris est relativement valide ; une scène tiendra quel que soit le dialogue. C’est le dynamisme de la scène qui est maintenu.
Le meilleur outil pour mettre en place une structure efficace est de planifier votre scénario c’est-à-dire de découper votre histoire en étape qui décrivent les scènes marquantes, à savoir celles qui favorisent l’avancement de l’intrigue.

Planifier commence souvent par prendre des notes, se faire des observations sur les personnages, les lieux, les événements, imaginer des bribes de dialogue ou même des images. Lorsque cet amalgame de concepts et d’idées commence à prendre une certaine cohérence, vous pourriez débuter le processus de l’écriture.
Vous pouvez vous aider de la traduction que nous avons faites de ECRIRE VOTRE ROMAN ETAPE PAR ETAPE de Melanie Anne Phillips.

Planifier avant toute autre chose

Pour un court-métrage, lorsque les dialogues sont sommairement indiqués, un plan détaillé peut servir de première version. Si vous préférez écrire un plan général de votre histoire avec seulement les points majeurs, vous pourriez trouver plus facile de pointer les problèmes liés aux motivations de vos personnages ou bien ceux relatifs à votre structure. Vous constaterez en effet que lorsque les scènes sont écrites en séquence, ce genre de difficultés inhérentes aux premiers jets de votre scénario sont plus aisées à aplanir.

Vous pouvez jouer aussi avec l’ordre de la séquence. En effet, vous avez posé vos points majeurs initialement un peu comme ils vous venaient à l’esprit. Cela ne signifie pas pour autant que cet ordre est définitif. Vous pouvez réarranger les différents points jusqu’à ce que vous soyez satisfait de la séquence des événements, c’est-à-dire lorsque cette séquence servira bien le propos de votre histoire.

Reconsidérez l’exemple d’Icare
que nous avions abordé dans notre série d’articles :

TROUVER UNE STRUCTURE : EXEMPLE PRATIQUE – PART 1
TROUVER UNE STRUCTURE : EXEMPLE PRATIQUE – PART 2
TROUVER UNE STRUCTURE : EXEMPLE PRATIQUE – PART 3

et traçons le plan de cette histoire :
  1. Jour. Dédale et Icare sont emprisonnés au sommet d’une tour. A travers une ouverture, Icare regarde la mer et l’horizon. Dédale est assis à une vulgaire table en bois occupé à dresser des plans pour s’évader.
    Il lève les yeux vers Icare, s’aperçoit qu’il a la tête dans les nuages et lui ordonne de nettoyer la cellule. En effet, celle-ci est jonchée de plumes d’oiseaux. Mais Icare fait montre de mauvaise grâce.
  2. Nuit. Dédale est endormi dans un petit lit. Il ouvre les yeux et s’aperçoit qu’Icare est encore penché à l’ouverture dans le mur de la cellule regardant la mer et la nuit étoilée. Il lui ordonne de retourner au lit.
    Lorsque Dédale referme les yeux pour trouver le sommeil, Icare discrètement lui fait une grimace.
  3. Jour. Dédale est à sa table, Icare à son ouverture dans le mur. Du point de vue d’Icare, nous voyons des mouettes jouant avec le vent au-dessus de la mer. Lentement, Icare étend ses bras, puis il mime le vol des oiseaux en piquant et en tournant sur lui-même.
  4. Jour. Icare ramasse les plumes des oiseaux qui s’amoncellent sur le rebord de l’ouverture et en fait un tas près de son lit de fortune. Il essaie de les maintenir en place sur son bras.
  5. Nuit. Dédale est à sa table, travaillant à la lueur des chandelles. Derrière lui, Icare imite le vol des mouettes avec des plumes plus ou moins maintenues sur ses bras. Les plumes se détachent et choient lentement en virevoltant. Icare heurte un tabouret. Dédale lève les yeux et mugit : « Arrêtes çà ».
    Puis il réalise soudain quelque chose. Il se lève d’un bond et traverse précipitamment la pièce pour aller toucher les plumes sur les bras de son fils. Icare recule, quelque peu effrayé. Du point de vue d’Icare, nous voyons Dédale retourner vers la table et gratter un peu de cire fondue qu’il roule entre ses doigts.
  6. Montage d’Icare et de Dédale œuvrant sur les ailes : Ils rassemblent cire et ailes, démontent les sangles des lits pour en faire des armatures. Travaillant côte à côte, Dédale corrige impatiemment ce que fait le garçon.
  7. Nuit. Bruit d’une clef dans la serrure de la porte. Rapidement, Icare et Dédale camouflent les ailes sous un des lits sur lequel Icare s’assoit, balançant ses jambes afin de masquer au mieux ce qui est caché dessous. La porte s’ouvre et un garde apporte le souper sur un plateau et quelques bougies neuves. Il pose le tout sur la table et sort. Icare se précipte pour allumer les bougies.
  8. Jour. Icare et Dédale admirent les ailes enfin terminées. Elles sont gigantesques et magnifiques. Dédale avertit son fils de rester près de lui  lorsqu’ils s’élanceront et par-dessus tout, de ne jamais s’approcher du soleil car ses rayons dardants feraient fondre la cire qui maintient les plumes.
    Ils s’aident mutuellement à enfiler les ailes. Icare se tient debout sur le rebord de la fenêtre à l’extérieur de la tour. Il regarde son père qui s’est déjà envolé et se dirige vers la plage distante. Il prend une grande respiration et s’élance à son tour dans les airs.
  9. Au loin, nous voyons deux silhouettes volant dans les cieux, Dédale en tête. Grisé par cette liberté nouvelle et étrange, Icare commence à piquer, à planer se rapprochant dangereusement du soleil. Dédale se retourne et comprend ce qui se passe. Il crie vers Icare de revenir. Mais au son de la voix de son père, Icare monte en flèche. Les cris de Dédale s’estompent dans le lointain. Icare commence à trouver difficile de mouvoir ses ailes et jette un regard par-dessus son épaule pour s’apercevoir terrorisé que les ailes sont en train de se disloquer. Il hurle à son père de le sauver alors qu’il commence à chuter.
  10. Un plan large de la mer et du ciel. Dédale bat des ailes furieusement pour rejoindre Icare. Un plan d’Icare, chutant. Nous le suivons dans sa chute jusqu’à ce qu’il atteigne l’eau. La mer se referme sur lui. Il descend lentement en une spirale majestueuse.

Il arrive souvent lorsque l’on écrit le plan de son histoire que d’autres images apparaissent. Par exemple, le point 10 pourrait montrer Dédale volant en cercle autour du lieu de la chute d’Icare et hurlant désespérément son nom.
Cependant, nous avions fait d’Icare notre héros. Il est préférable de finir sur lui ou du moins de l’inclure d’une manière ou d’une autre dans le dénouement.

L’intrigue : un progrès continu

Il ressort du plan ci-dessus que chaque étape décrite fait avancer l’action que celle-ci s’étende sur plusieurs scènes ou fait l’objet d’une scène unique.

La première scène nous expose la situation du personnage principal (Icare) ainsi que celle de son père. Elle suggère aussi une tension entre les deux hommes, un conflit qui se poursuit dans la scène 2. En effet, ces deux scènes servent aussi à suggérer qu’un conflit de génération est établi entre le père et le fils et que cette difficulté à se comprendre peut expliquer le comportement d’Icare qui mènera à sa mort lors du dénouement.

Ainsi, nous indiquons dès le premier acte – du moins, dès l’exposition – quelques informations, quelques indices qui vont justifier l’effet de surprise que doit provoquer chez le lecteur la mort d’Icare. En tant qu’auteur, nous voulions en effet la mort d’Icare mais celle-ci devra surprendre le lecteur au moment du climax tout en restant crédible. Nous essaimons alors ces indices sur la relation entre le père et le fils qui expliquent et rendent légitimes le comportement d’Icare.

Les étapes 3 à 5 sont nécessaires pour montrer que les rêveries d’Icare vont permettre à Dédale de concevoir le plan des ailes pour que lui et son fils puissent s’évader. Icare est le héros de notre histoire mais ce n’est pas lui qui invente les ailes. Son père est l’inventeur, il nous fallait donc un moyen de focaliser l’attention sur notre petit héros et de faire en sorte qu’il soit à l’origine des ailes.
C’est donc par ses jeux innocents que Dédale peut avoir l’idée des ailes comme moyen d’évasion.

Notez le rapport causal entre les événements : chaque scène porte en elle les germes d’un autre événement, d’une autre scène. Par exemple dans la scène 5, Icare est tellement pris dans son jeu qu’il en perturbe la concentration de son père qui réagit violemment. Sans cette crise, Dédale n’aurait jamais pu concevoir le concept des ailes.
A partir de l’étape 5 et jusqu’au climax, nous assistons à une complicité entre le père et le fils alors qu’ils préparent leur évasion.
Pour le dénouement, c’est votre réponse personnelle au thème (votre message) qui s’expose.

Le nombre de pages de votre scénario n’influe pas sur la qualité de votre message

Lorsque l’on survole ce plan, on constate qu’il n’y a rien de plus qui pourrait venir grever le rythme de votre scénario. Le projet ci-dessus est celui d’un court-métrage. Si vous aviez plus d’espace, vous pourriez appuyer sur certains points qui pourraient apparaître comme des digressions (acceptables pour un long-métrage) pour soutenir votre propos.
C’est aussi ce principe qui permet de maintenir l’intérêt tout au long d’une série : chaque épisode développant des points particuliers qui viennent étayer le thème global qui recouvre la série. Dans un court-métrage, de telles digressions risquent de perdre votre lecteur.

Cependant, sans tomber dans les digressions, il y a au moins deux aspects dans cette histoire qui méritent d’être davantage développés. D’abord, le suspens (élément important de tension) lorsque le gardien pénètre dans la cellule et risque de découvrir et donc de ruiner le plan échaffaudé par Dédale.
Ensuite, il serait bon de montrer le combat désespéré d’Icare pour se maintenir dans les airs alors que son père essaie en vain de le secourir. L’impuissance de Dédale est un moment intense très intéressant sur un plan dramatique. D’ailleurs, le climax pourrait être orienté vers cette impuissance et l’image finale décrirait la noyade à la fois tragique et majestueuse d’Icare.

Gardez à l’esprit que vous racontez une histoire. Vous devez donc engager la curiosité de votre lecteur si vous espérez qu’il vous accompagne dans ce voyage. Un des outils pour y parvenir est de réussir à soulever dans l’esprit de votre lecteur au moins l’une de ces deux questions :
L’une est en rapport avec la cause, le pourquoi des choses ; par exemple, qui est le meurtrier ?
L’autre est en rapport avec le temps et elle consiste de manière très simple à se demander ce qui va se passer ensuite.
Le travail d’un auteur consiste à faire en sorte que son lecteur se pose l’une ou l’autre de ces questions, voire les deux et de retarder la réponse. Le lecteur ne devrait pas avoir de réponse immédiate aux questions dramatiques qu’il se pose.

Quelques conseils de lecture :
COURT-METRAGE : LES ELEMENTS DU SCRIPT
DAVID TROTTIER : CONSEILS SUR LA STRUCTURE
PLANIFIEZ VOTRE HISTOIRE


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