Narrateur

LE NARRATEUR DONNE LE TON

Le ton est la manière dont est racontée une histoire. Il est la voix de l’auteur comme dans la tradition orale. En changeant le ton, il est fort probable que toute la signification de l’histoire en sera changée. En lui-même, le ton donne une perspective singulière à l’histoire. Il peut tout autant faire rire que pleurer.

Le ton dirige l’œil du spectateur aussi bien que le ferait l’objectif d’une caméra.

Tout commence par le narrateur

Le ton employé pour raconter une histoire fait écho dans l’esprit du lecteur. Que le ton soit ironique ou sentimental, le lecteur possède certaines dispositions d’esprit qui le prépare à recevoir une histoire selon le ton avec lequel elle est dite.

Le ton a donc un effet sur le lecteur et comme tout effet, il est bon d’en rechercher la cause. Et cette cause est un dispositif littéraire que l’on nomme narrateur. Le narrateur est celui qui vous conte l’histoire.

Herman Melville, par exemple, annonce dès les premières lignes la présence du narrateur Ismaël dans son Moby Dick.
Charles Dickens ne fait que le suggérer : C’était le meilleur des temps, c’était le pire des temps dans Le conte de deux cités.

Dans un scénario, le narrateur n’est pas forcément inscrit dans le déroulement de l’histoire. Néanmoins, il existe bel et bien un narrateur : celui qui écrit les didascalies, qui décrit les personnages, les situations, les transitions. Dans un scénario, le narrateur est l’auteur ou du moins il est une entité qui porte la voix de l’auteur.

Le ton possède une forme comme n’importe quel objet. Lorsqu’on écrit un scénario, cette forme consiste à déterminer ce sur quoi le narrateur va se concentrer et comment il va opérer cette sélection singulière de l’environnement qui l’entoure. Le ton s’instaure dès les premières pages du scénario et il devrait être clairement formulé.

Lorsqu’il décrit un espace physique, le narrateur opérera un choix en mettant l’emphase sur certains objets et délibérément en ignorer d’autres pourtant bien présents. Par exemple, si l’auteur cherche à démontrer que la famille qui vit dans cette maison (et que le lecteur ne connaît pas) est une famille unie, il se concentrera alors sur la description de la salle à manger ou de la cuisine, des lieux qui sont inscrits dans l’esprit du lecteur comme lieux de rassemblement autour de la table familiale.
Appelons cela connotation ou inconscient collectif, il n’en reste pas moins vrai que le lecteur/spectateur répond favorablement à l’intention de l’auteur qui se manifeste ainsi dans la sélection arbitraire d’éléments porteurs d’un sens spécifique.

D’autres lieux peuvent suggérer l’isolement ou la solitude. L’auteur fait alors appel à ses propres angoisses qu’il incarne en espérant qu’elles fassent écho à celles de son lecteur. Et les personnages n’échappent pas à cet outil narratif.

En fixant l’attention sur la tenue d’un personnage (habits, postures), l’auteur ou le narrateur décrivent une manière d’être c’est-à-dire, en d’autres termes, ils positionnent le personnage dans le monde de l’histoire.
Je vous renvoie à cet article :
LA PRÉSENTATION DE VOTRE PERSONNAGE
pour quelques exemples.

Dans le même ordre d’idées, si l’auteur souhaite créer un sentiment d’intimité entre le lecteur et le personnage, il se concentrera alors sur les yeux du personnage.
Quand on écrit un scénario, on ne peut pas tout décrire. Il faut choisir ce qui sera montré. Il est nécessaire de filtrer et c’est ce travail de sélection qui précisément façonne le ton. Le ton consiste à dire au lecteur ce qui est important. Il l’oriente dans une certaine direction en prenant soin de ne pas dissiper son attention en lui montrant des choses qui sont certes présentes mais qui n’entrent pas dans la signification de l’image.

Prenez exemple sur les œuvres que vous avez appréciées. S’il y a un ton que vous admirez, notez les lieux et les objets et la façon dont ils ont été exposés dans cette œuvre. Remarquez aussi les éléments qui ont été volontairement ignorés.
Si vous faites les mêmes choix pour votre propre projet, vous générerez probablement le même ton (si c’est ce ton que vous cherchez à reproduire).

Écrire ce que l’on a à dire

Et puis, il y a le comment vous allez écrire ce que vous décrivez. C’est une question de langage car les mots sont importants et ils sont chargés sémantiquement. L’emploi de tel ou tel mot aura un effet sur le lecteur.

Emploierez-vous des termes techniques ou argotiques ce qui peut rendre confus le lecteur si c’est cet effet que vous recherchez. Gardez à l’esprit qu’il est souvent nécessaire dans une scène d’avoir un personnage qui n’en sait pas plus que le lecteur afin de permettre à celui-ci de maintenir son attention sur ce qu’il se passe dans la scène.
Voir à ce sujet :
A. SORKIN : UNE APPROCHE DE LA STRUCTURE

Le choix des qualificatifs a un impact aussi sur la réception par le lecteur. Vous pouvez donner un aspect chaleureux à un terme ou au contraire tempérer sa signification comme par exemple un soleil froid évoque davantage l’hiver qu’une chaude journée d’été.

Vous pourriez être laconique dans vos descriptions sollicitant par là l’imaginaire de votre lecteur ou être plus prescriptif en précisant les circonstances avec force adverbes. La voix passive peut aussi orienter le lecteur vers une interprétation assez subjective de la situation.

Et à propos de situation, décrivez-vous les choses de manière objective ou bien sont-elles vues comme les personnages les perçoivent dans la situation où ils sont jetés ?
Les mots employés décident définitivement du ton de l’histoire.

Un narrateur tout-puissant

Il existe plusieurs types de tonalité. L’un de ces types majeurs est le point de vue de la déité, celle qui voit tout, qui sait tout. C’est un peu comme le général qui observe son champ de bataille du haut de sa colline. C’est un point de vue objectif sur les choses.
Voir à ce sujet Dramatica.

Comme ce point de vue est au-dessus des choses, il pénètre leur essence et exerce un certain contrôle sur elles.

Prenons comme exemple la Bible hébraïque :

1. Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre.

2. La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux.

3, Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fût.

Notez comme le rédacteur de l’Ancien Testament a utilisé des termes imposants, lourds, solides et massifs ou encore imprégnés de sacré : Dieu,  les cieux, la terre, l’abîme, les eaux. Les mythes aussi utilisent de tels termes pour signifier une grandeur qui dépasse décidément l’humain.

Les adverbes et adjectifs ont aussi été soigneusement évités pour que l’attention se fixe sur les noms et seulement eux : commencement, cieux, terre, informe, vide, ténèbres, eaux, lumière. On ne s’inquiète pas de la beauté de la terre ou de la qualité de la lumière qui sont des détails superficiels qui ne participent pas à l’intention de l’auteur.
Ce sont des faits bruts, sans fioriture, qui sont décrits. On ne se réfère pas à la terre parce qu’elle est verdoyante, on ne précise pas que les eaux sont chaotiques. Ce sont davantage les concepts de terre et d’eaux que l’on interpelle dans l’esprit du lecteur.

Le concept est utilisé pour atteindre certaines vérités dans l’esprit du lecteur. On ne cherche pas à faire appel à une expérience qu’il a vécue ou lui donner l’envie de connaître d’autres expériences ce qui réduirait la portée de ce que l’on tente de communiquer.
En quelque sorte, l’auteur (ou le narrateur) s’adresse directement à l’âme de son lecteur.

Notez aussi l’anaphore : ET l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux – ET la lumière fût
Cette figure de style renforce l’idée d’omniprésence de Dieu qui voit les choses simultanément, pour le moins une caractéristique de la déité.

Et comparons avec l’Iliade d’Homère :
Chante, déesse, du Pèlèiade Akhilleus (Achille) la colère désastreuse, qui de maux infinis accabla les Akhaiens, et précipita chez Aidès (Hadès) tant de fortes âmes de héros, livrés eux-mêmes en pâture aux chiens et à tous les oiseaux carnassiers.

Le point de vue de la déité n’a pas être autant marqué par la distance comme ce fut le cas dans l’Ancien Testament. On retrouve encore des termes à la signification puissante comme déesse ou Hadès mais des références à dimension humaine sont mentionnées : pâture, chiens, oiseaux carnassiers.

Et des thèmes fortement humains comme maux, âmes ou bien héros car l’acte héroïque est le fait de l’être humain (peut-être même une aspiration à la divinité).
En somme, le narrateur est plus subjectif dans sa description et cela resserre la portée des mots en créant une intimité plus proche avec le monde d’en bas. Ce que renforce encore l’expression de colère désastreuse qui se veut poétique et convoque à sa manière certains concepts typiquement humains dans l’esprit du lecteur car la colère des dieux est tout autre. Notez aussi l’emploi du pluriel qu’on peut vouloir rapprocher du polythéisme de la Grèce antique.

Le narrateur ironique

La satire est un exercice ancestral : les grecs et les romains s’y livraient déjà. Le narrateur ironique s’attaque aux choses ou aux êtres avec une finalité de critique douce-amère. Il recherche le ridicule, la caricature, à démonter l’apparence trompeuse des choses et des individus pour exposer leur vraie nature cachée.

Considérons les premières lignes de Orgueil et Préjugés de Jane Austen :
C’est une vérité universellement reconnue qu’un célibataire pourvu d’une belle fortune doit avoir envie de se marier, et, si peu que l’on sache de son sentiment à cet égard, lorsqu’il arrive dans une nouvelle résidence, cette idée est si bien fixée dans l’esprit de ses voisins qu’ils le considèrent sur-le-champ comme la propriété légitime de l’une ou l’autre de leurs filles

Comme le point de vue de la déité, Jane Austen mentionne des termes dont la portée sémantique et interprétative est importante comme la vérité (le texte original Pride and Prejudice répète le mot truth [vérité] au lieu de idée dans cette idée est si bien fixée), le mariage, l’universel.

Et elle accompagne cette entrée en matière de choses bien plus banales : le voisinage, la propriété, les opinions toutes faites.

Le narrateur ironique est quelqu’un qui pratique la litote avec une certaine indifférence comme s’il ne cherchait pas à créer la polémique mais plutôt à faire le froid constat d’une réalité.
Mais il ne passe pas son temps à caricaturer, ni à minimiser l’importance des choses par le ridicule ou l’exagération, l’auteur cherche simplement à prévenir son lecteur qu’il va employer tout au long de son discours (ou de l’histoire qu’il va raconter) un ton ironique, c’est-à-dire que pour lui les choses sont bien moins importantes que l’on a tendance à le penser ordinairement.

Il s’agit de mettre le lecteur dans une disposition d’esprit particulière pour recevoir l’histoire comme l’auteur entend celle-ci. Prenons par exemple les premières lignes du scénario de The big short : le casse du siècle de Charles Randolph et Adam McKay adapté du livre de Michael Lewis :

OPEN ON: INT. SOLOMON BROTHERS – 1979 – DAY1

A bunch of FAT BOND TRADERS eat deli sandwiches and smoke cigarettes on the Solomon Brothers Bond Trading floor. It’s not exactly Michael Douglas in Wall Street.

Et voici ce que cela donne en images :

Le lieu est mentionné (Solomon Brothers Bond Trading) ce qui permet de mettre en place l’apparat propre à ce genre d’activité mais le ton voulu par l’auteur se connote à l’ironie à partir de Fat (gros, gras), des cigarettes, des sandwiches et de la petite pique It’s not exactly Michael Douglas in Wall Street qui permettra à d’autres créatifs de s’emparer d’un scénario tout imprégné d’une douce ironie voulue par l’auteur à travers une référence qui ne laisse aucun doute sur son intention.

Notez que l’auteur n’empiète pas sur la créativité du metteur en scène ou de n’importe quel autre corps de métier. Le scénariste est quelqu’un qui sait rester à sa place.

Un ton comique

Alors que l’ironie cherche plutôt à démolir les choses, le comique serait plutôt de célébrer les petits moments de la vie surtout, si l’on suit le point de vue de Henri Bergson sur la signification du comique, que ces moments sont proprement humains. On ne rit pas d’un animal sauf si l’on perçoit en lui des traits typiquement humains.

Pour Bergson, le rire s’accompagne d’une indifférence, d’une insensibilité à la souffrance d’autrui qui provoque en nous le rire. On peut tenir compte de l’analyse de Bergson lorsqu’on emploie un ton comique mais le narrateur comique est un peu différent. Il capte l’humilité et en quelque sorte lui donne des lettres de noblesse.

Prenons un extrait des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain :
Dans toutes les rues on enfonçait dans une boue noire qui nulle part n’avait moins de deux ou trois pouces de profondeur. De temps en temps une truie arrivait avec sa famille ; elle se vautrait au beau milieu de la chaussée, fermait les yeux, agitait les oreilles, se laissait traire, et avait l’air aussi heureux que si le gouvernement la payait pour ça.

Mark Twain concentre la narration sur les détails comme cette boue noire qui n’a pas moins de deux ou trois pouces de profondeur (notez que la couleur de la boue est précisée comme si on cherchait à aller à l’essence de la chose et d’en renforcer le risible par la vanité de la chose) ou encore cette truie qui s’agite comme si elle était mandatée par une quelconque autorité.

L’ironie ne recherche pas le sourire ou le rire alors que c’est le but que se fixe le narrateur comique comme vecteur d’un message qui ne se veut pas irrévérencieux mais plutôt réaliste.

La sentimentalité

Un narrateur sentimental est le quatrième type de ton communément employé. Et il est souvent employé. Le but du narrateur sentimental est de parler le langage du cœur et comme il y a de nombreux cœurs qui ressentent les choses différemment ne serait-ce qu’en intensité, il existe autant de narrateurs sentimentaux.

Le fonds de commerce du sentiment, ce sont les choses matérielles de la vie auxquelles on trouve une certaine flaveur : des fleurs épanouies, un journal négligemment posé au creux d’un fauteuil.
Le but est de procurer un sentiment d’intimité avec la vie qui est posée là, devant nous.

L’emploi des mots est important qui explique une vie passée, une habitude comme par exemple des rideaux à la teinte légèrement jaunie.
On peut aussi tenter de personnifier les choses afin de leur insuffler une certaine vérité comme par exemple de décrire une maison comme une maison de poupée afin de traduire la personnalité qui y réside.

Tout comme le narrateur comique, le narrateur sentimental mettra l’emphase sur la vie humaine, sur la condition humaine. Mais les émotions sollicitées par le narrateur sentimental seront plus sérieuses : tristesse, amour, nostalgie, espoir…

Le comique cherche véritablement à nous amuser quitte à nous rendre cruel ou du moins indifférent au malheur d’autrui alors que le sentiment souhaite créer en nous un sentiment profond d’empathie envers un cœur qui bat y compris fictif.

Pour conclure

Les quatre types de narrateurs présentés ci-dessus ne sont pas exhaustifs. Il y en a beaucoup d’autres que vous pourriez reproduire en fonction de vos envies. Et puis, comme les genres, une hybridation est possible. La comédie romantique par exemple démarre sur un ton comique et s’oriente ensuite résolument sur le sentimental.

Le ton vous permet de manifester votre propre voix en injectant une certaine atmosphère dans la description des scènes, des actions et même dans l’intrigue et les dialogues.

 

 

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