CRÉER SES PERSONNAGES

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Créer des personnages de fiction, même lorsqu’ils sont anthropomorphes, c’est forcément se fonder sur des individus réels. Ce qui en soi annonce le défi à relever car il faut savoir aller au-delà des apparences.

Le phénomène peut se suffire à lui-même : si un personnage aime se comporter en marquant son appartenance à une certaine classe sociale, cela peut suffire à le déterminer ne serait-ce que sous l’angle de sa fonction dans le récit. Mais, se contentant d’une telle approche, on néglige volontairement la conscience de soi de ce personnage.

L’étude du personnage

Qui est-il lorsqu’il est seul ? Qui était-il avant qu’il ne s’affirme tel qu’il nous apparaît dans le récit ? Puisque l’apparence est destinée aux autres, lorsque l’autre, le monde, ou nous en tant que lectrice et lecteur, nous ne l’observons pas, comment ce personnage se comporte t-il ?

Un être fictif n’est pas totalement réel. La réalité dont nous nous inspirons pour créer des personnages n’est pas représentée dans sa totalité. Seuls certains moments sont reproduits et en outre, ils sont modifiés, adaptés à cause que la réalité ne se compare pas à la poésie des dramaturges.
La réalité est chaotique ; un récit est structuré. Les faits contés devront donc être remaniés juste assez pour raconter une histoire.

Essayez de comprendre une personne n’est pas chose aisée. Sa façon de voir le monde, ses contradictions, ses idiosyncrasies en font un individu. Ce sont des attitudes que cette personne projette. En tant qu’autrice et auteur, nous sommes comme un miroir qui reçoit le reflet des attitudes ainsi offertes et non dissimulées.

Dans les expériences que l’on met en scène, une résonance s’installe avec nos propres expériences. Décrire la mésentente entre un père et son fils évoque une expérience similaire que l’auteur a éprouvé et si c’est une autrice, elle peut transférer en un père et son fils ce qu’elle-même a vécu avec sa propre mère.

S’interroger sur soi-même dans une introspection peut être utile pour travailler sur tel ou tel trait de caractère que l’on souhaite attribuer à un personnage.
On peut aussi discrètement surprendre les conversations qu’ont des personnes entre elles mais ce n’est pas tant les sujets abordés par ces personnes qui importent. Dans cette étude, ce sont les rapports qu’ont les personnes entre elles dans cette situation singulière dans laquelle vous les avez surprises qui seront d’intérêt pour vos projets de personnages.

Par exemple, l’observation du langage du corps peut vous révéler une attitude de subordination chez l’une des personnes ou bien l’un des deux interlocuteurs emploie des euphémismes ce qui peut signaler chez cette personne que certains souvenirs lui sont douloureux.

Ce que Freud nommait les actes manqués peuvent aussi révéler une lutte interne chez l’une des personnes. En somme, ce que vous observez dans la vie réelle peut vous suggérer la matière que vous façonnerez pour créer vos personnages de l’intérieur comme de l’extérieur.

Être curieux

Autrices et auteurs sont curieux. Où qu’ils soient, leur curiosité, c’est-à-dire l’intérêt qu’il porte à autrui, leur donnera souvent les clefs pour élaborer plus complètement leurs personnages.

L’image que les autres tentent de renvoyer d’eux-mêmes est fascinante à observer. On existe dans le regard d’autrui et cet autre ne pourra s’empêcher de vous juger dès le premier regard. Vous ferez de même avec vos personnages. Interrogez-vous sur leur apparence : prêtent-ils une attention particulière à leur façon de s’habiller ? Sont-ils inquiets de se voir vieillir ? Ces questions peuvent affecter leur comportement.

Afin de faire comprendre une certaine vérité chez vos personnages, il faut leur réserver quelques scènes où ils sont seuls et ne ressentent pas le besoin de se montrer autrement qu’ils sont. Vous constaterez aussi qu’on adapte souvent son comportement selon les autres : dans la vie réelle, même si l’on essaie d’être soi-même, nos comportements sont différents selon que l’on côtoie ceux qui nous sont proches ou bien ceux de notre activité professionnelle.
Notre attitude change selon que l’autre nous est agréable ou désagréable. D’un instant à l’autre, nous apparaissons différemment au regard d’autrui selon ce que cet autre nous inspire : de l’amour ou de la répugnance par exemple.

Nous avons à notre disposition autant de masques que nous revêtons selon les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Mais aucun d’entre eux ne reflète notre vraie nature.

Le désir

Quand il s’agit de comprendre ce que veut un personnage, il y a souvent un lien avec nos propres préoccupations. Lorsqu’on détermine ainsi une quête pour l’un de nos personnages, il peut être bénéfique de chercher dans ses propres relations celui ou celle qui représenterait ce désir car vouloir quelque chose est un acte qui s’expose.

Le désir est un acte social comme l’expression tirer son épingle du jeu le suggère. Les raisons ou les causes qui justifie ce désir sont en revanche intime et ne seront pas accessibles aux autres. Vous établissez ainsi au moins deux lignes dramatiques : celle qui décrit la tentative du personnage principal de réaliser un certain dessein et qui implique la dramatis personæ, c’est-à-dire tous les personnages.

Et une ligne dramatique intime qui décrit en quelques étapes majeures et essentielles l’évolution d’un personnage entre une situation psychique singulière au début du récit en une autre au dénouement lorsque l’issue de la quête est enfin connue.

La quête recouvre un besoin. Un personnage qui s’engage dans une quête est en fait à la recherche de quelque chose mais il ne sait pas ce que c’est. Son aventure à venir lui apportera les réponses qu’il lui manque. N’est-ce pas pareil chez un auteur ou une autrice qui se lancent dans un projet d’écriture ?

L’acte cache une idée plus profonde. Un personnage qui tente de récupérer un trésor peut se suffire à lui-même mais ce qui fascine à la fois le lecteur/spectateur et l’autrice ou l’auteur qui conte cette chasse au trésor, c’est l’exploration des raisons et des causes qui justifient cette quête.

Le besoin ne se révèle pas immédiatement. Après le point médian du récit, le personnage commence à prendre conscience de ce besoin et sa quête devient secondaire. Par exemple le personnage cherche par tous moyens à obtenir une certaine position sociale jusqu’à ce qu’il s’aperçoive que sa véritable quête est seulement d’aimer et d’être aimé. Ce besoin ne peut pas s’affirmer immédiatement car il est encore confus dans l’esprit du personnage.
Au mieux, ce sera à la fin du premier acte, lorsqu’il décidera de s’engager dans son aventure, qu’il ressentira l’impérieuse nécessité de changer quelque chose dans sa vie mais les passions qui l’imprègnent et le guident ne sont pas encore suffisamment claires et distinctes et le troublent encore dans les décisions et choix qu’il fait au début du second acte.

En somme, le désir n’est pas le sujet du récit. Au mieux, il est un prétexte pour l’intrigue. Dans la vie réelle, le déni est quotidien. Nous ne savons pas vraiment ce que nous désirons ou ce dont nous avons besoin.

Un récit a la capacité de dénoncer ce déni. On croit qu’on poursuit un but. On justifie nos actes en raison de ce but. Puis on s’aperçoit qu’un de nos souvenirs nous blesse encore et que le remède se situe ailleurs que dans l’obtention par exemple d’une position sociale. Le désir est un substitut du besoin. Et cette situation est dramatique car le bonheur ne fait jamais un bon récit.

Se comprendre

Les philosophes le savaient déjà : comprendre ce qui nous anime, c’est-à-dire peut-être pas de faire table rase de nos passions, mais les distinguer, les poser devant soi et comprendre pourquoi, par cette distance, elles dirigent nos vies et nous emmènent vers des voies qui ne nous sont peut-être pas favorables, serait une condition essentielle pour atteindre le bonheur.

A leur manière, les récits nous en font la démonstration. Parce qu’il manque quelque chose dans la vie d’un personnage, le voilà comme obligé de se réinventer. Nous assistons alors à l’illustration d’une expérience individuelle (celle d’un personnage) qui nous permet de prendre conscience de notre propre manque. En cela, un récit devient universel.

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2 thoughts on “CRÉER SES PERSONNAGES

  1. Bonjour Scenarmag, bonjour William (en fait !), article décrivant bien ce qui sous tend la création d’un personnage même encore inconsciemment puis (obligé) intentionnellement bien qu’en laissant aussi le soin à l’acteur ou actrice d’y apporter sa propre pierre (Perso, phase la plus attendue puisque sentiment d’alors enfin rencontrer ledit personnage avec de quoi sceller).

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