ÉCRIRE L’HORREUR

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L’horreur est un genre qui joue sur les émotions du public, mais il le fait pour des raisons très spécifiques. Nous n’analysons pas toujours pourquoi une histoire nous effraie, mais il existe généralement des raisons spécifiques à nos peurs, une nature spécifique à celles-ci et une manière spécifique de les rendre plus efficaces. Veuillez noter qu’il existe probablement de nombreuses sources possibles d’horreur, et de nombreuses façons de comprendre l’horreur.

L’horreur implicite

Il existe une forme de narration qui devient de plus en plus populaire dans le genre de l’horreur. Avec cette forme, auteurs et autrices montrent des choses apparemment inoffensives qui ne sont pas du tout effrayantes.
Ainsi, nous rencontrons d’abord un jardinier qui travaille dans son jardin. Ce jardinier adopte une enfant, la nomme Marguerite, finit par la tuer, puis plante des marguerites sur sa tombe. Au climax, c’est-à-dire juste avant la fin, nous comprendrons que chaque carré de fleurs différentes recouvre le corps d’un autre enfant. L’horreur est implicite à cette découverte.

Mais cette horreur ne nous frappe qu’à la toute fin, lorsque nous comprenons enfin ce qu’il se passe réellement. L’odyssée de Pi est un autre exemple efficace de cette technique de narration.

Les raisons pour lesquelles cette forme de narration peut être efficace sont ces images, figures, métaphores comme autant d’indices laissés par le narrateur et dont l’imagination des lecteurs/spectateurs se nourrit.
En général, lecteurs et lectrices ne sont pas sous l’emprise d’un sentiment de peur accablant pendant toute la durée de ce type d’histoire. Au lieu de cela, ils ressentent un vague frisson désagréable, et les indices qu’ils rencontrent les amènent à penser que décidément quelque chose d’étrange, d’inquiétant est présent avec, dans son sillage, une sourde angoisse.

Ces indices peuvent être des dialogues sinistres, glauques, des images étranges qui ne cadrent pas avec l’environnement auquel nous a habitué le récit jusqu’à maintenant ou des événements qui, apparemment, ne s’intègrent pas logiquement dans le récit.

L’horreur vient à la fin, lorsque lecteurs et lectrices referment le livre et reconstituent l’histoire dans leur tête, ou bien lorsqu’ils relisent la même histoire et sont capables alors d’interpréter tous les indices étranges pour les choses horribles qu’ils impliquent (comme les fleurs de notre exemple).

La perception immédiate de l’horreur

Au lieu de laisser deviner l’horreur, certains auteurs choisissent de la montrer directement. Un exemple serait une histoire qui dessine directement une image mentale en décrivant un tueur en série qui dépèce lentement une personne.
L’auteur entre dans des détails physiques atroces, sollicitant autant de sens que possible du lecteur pour déclencher son imagination (et de vagues souvenirs d’expériences certes différentes mais déjà imprimées dans la mémoire) et le faire participer à la scène, généralement à travers les yeux de la victime.

Ces descriptions peuvent solliciter le toucher lorsque la lame d’un couteau caresse la peau ; l’odorat par le souvenir de l’odeur de l’eau de Javel pour effacer les traces de l’acte criminel ; le goût cuivré du sang dans la bouche de la victime ; la vue bien sûr (surtout au cinéma) lorsque le corps de la victime est ouvert et ses organes méthodiquement enlevés ; l’ouïe lorsque l’assassin ouvre le thorax de la victime à l’aide d’une scie à métaux.

De toute évidence, la clé d’une perception immédiate est la description, qui fait appel à tous les sens afin que le lecteur ait l’impression d’être non seulement un témoin de l’horreur mais de l’éprouver aussi.
Bien sûr, le gore n’est pas la seule méthode. Vous pouvez décrire n’importe quoi, des monstres aux accidents de la route. Tant que les détails physiques suscitent la peur, qu’ils dessinent une image vivante de quelque chose d’horrible et qu’ils entraînent les lecteurs/spectateurs dans la scène, votre scène fonctionne. Le gore est une catégorie esthétique comme une autre. Peut-être peut-on y voir un rappel de notre condition humaine indépendamment de toutes valeurs artistique ou esthétique qu’on pourrait lui attribuer.

Les déclencheurs classiques de l’horreur

Les histoires d’horreur jouent souvent sur les choses que nous craignons déjà. Ce n’est pas pour rien qu’il y a autant d’histoires de requins, de clowns effrayants, de harceleurs… Nous n’avons pas besoin d’un roman pour savoir que ces choses sont effrayantes.
Nous avons suffisamment peur des clowns pour ne pas avoir besoin de lire de Stephen King pour les craindre davantage. Mais l’histoire joue sur cette peur, en explorant et en nous forçant à imaginer de manière vivante, presque concrète, tous les cauchemars que nous avons eus à propos d’un clown, et en en ajoutant de nouveaux.

Lorsque vous utilisez des éléments connus, déjà utilisés, l’une des meilleures stratégies consiste à s’appuyer sur l’atmosphère. Les lecteurs de “Cà” sont probablement déjà effrayés ou du moins l’ont été par les clowns. Si vous écrivez sur les requins, votre audience sait déjà qu’elle doit en avoir peur avec ou sans l’expérience d’une rencontre en face à face avec la bête. C’est davantage sur le concept que misent les auteurs, une peur a priori léguée par notre imaginaire culturel.
Il n’y a pas de mystère quant aux effets de ces monstres et scénarios devenus instruments servant à déclencher certains stimulus pour provoquer des actes instinctifs comme une répulsion viscérale à la vue d’une éviscération.

Il y a trois conditions pour l’utilisation correcte de ces instruments : vous devriez permettre au lecteur/spectateur d’anticiper la menace (même si en fin de compte, il ne se passe rien pour le moment), la description du lieu et l’ambiance de la scène sont les deux autres.

La littérature gothique en est un exemple ou bien des ballons rouges soudain libérés dans les airs. Bien sûr, le dénouement ou lorsque la vérité est révélée peuvent également être terrifiants ; mais l’anticipation et le suspense tout au long du récit sont souvent à l’origine de la peur suscitée en nous, malgré nous.

La corruption du familier

La vie quotidienne est probablement ennuyeuse et nous impose des limites. Volontairement, on y consent et on s’y conforme, parce que cette vie quotidienne nous rassure. Alors, quand soudain, l’horreur fait irruption dans notre réalité, brisant nos illusions, on est déstabilisé.

Et c’est efficace parce que ces personnes et objets familiers sont déjà intégrés dans nos vies, créant un chemin facile vers nos émotions. Les auteurs et autrices de l’horreur ne se contentent pas de quelques effets immédiats comme les Jump Scares conçus pour faire sursauter le lecteur/spectateur mais ils impriment dans nos esprits un souvenir de sorte que cette peur nous est rappelée après avoir refermé le livre ou après la fin du film.

Pour utiliser ce type d’horreur, recherchez des événements, des objets ou des personnes que nous voyons tous les jours. Notez que si nous avons déjà un lien émotionnel avec ces choses, nous créons un potentiel de peur plus élevé lorsque ces choses sont corrompues. Par exemple, une personne qui fait du baby-sitting est plus encline d’être affectée par une histoire d’enfants possédés par un démon.

Désespoir et Impuissance

Qu’il s’agisse de la peur d’un monstre invincible comme Cthulhu, d’un enfant dont les parents sont effroyablement abusifs, ou de la mort inévitable d’un personnage maudit, il y a quelque chose à dire sur l’horreur de l’impuissance et du désespoir.

Dans ce genre d’histoire, le protagoniste n’a aucun contrôle sur sa propre destinée. Bien qu’il fasse de son mieux, la terrible situation est tellement plus forte que lui. L’histoire consiste donc généralement en une lutte quasi-futile contre l’inévitable.

Le sentiment d’être complètement piégé et impuissant est terrifiant. Nous pouvons tous nous identifier à ce genre de sensation, qu’il s’agisse d’un piège physique ou d’une situation d’enfermement moral.

Pour que vos lecteurs ressentent cet effroi, vous devez cependant employer des stratégies d’écriture qui les préparent. Mettez-les dans la peau du protagoniste piégé et désespéré, jouez sur leur empathie pour qu’ils s’identifient à ce personnage, et utilisez un style de narration qui fasse ressentir au lecteur les émotions que ressent le personnage.

Suspense

L’autre type de peur que les auteurs utilisent est le suspense. Le suspense est à l’opposé du désespoir, dans la mesure où il repose en fait sur la degré d’espoir que le lecteur peut éprouver quant à l’issue d’une situation.

Lorsque nous sommes investis dans l’histoire et que nous n’avons aucune idée de la façon dont les choses vont tourner pour notre héros, cela nous laisse perpétuellement sur le qui-vive pour savoir ce qu’il va se passer ensuite dans cette histoire.

Les histoires qui font appel au suspense font souvent miroiter l’espoir d’une victoire au personnage, en lui donnant de nombreuses chances de s’échapper ou de triompher. Mais ensuite, de façon inattendue, ces chances et ces espoirs sont réduits à néant, laissant le lecteur/spectateur dans l’incertitude.

L’espoir que le personnage puisse échapper à l’horreur qui l’attend suscitera un plus grand investissement personnel du lecteur dans sa victoire ou sa survie. Vous devez simplement créer un équilibre entre espérance et malheur que le public peut anticiper pour vos personnages.
Ne les laissez jamais penser que les personnages gagneront à coup sûr, ni qu’ils perdront à coup sûr. Ce type de narration crée également la possibilité terrifiante d’arracher cet espoir à la fin de l’histoire, comme dans les productions originales de Carry et des Griffes de la nuit.

La crainte évoque la crainte

Franklin Roosevelt a dit que “la seule chose que nous devons craindre est la peur elle-même“. On peut dire la même chose des récits d’horreur. Mais il y a une application dans l’écriture. La peur de la peur est un véritable type d’horreur. Lorsque, enfant, on est terrifié par les démons, c’est souvent parce qu’un idiot a décidé qu’apprendre aux enfants que les démons vous surveillent en permanence était une bonne éducation.

Mais ce qui est intéressant dans cette peur, rétrospectivement, c’est qu’on n’a pas peur de ces monstres imaginaires. Ce que l’on craint, c’est la rencontre avec le démon et de ressentir une peur insupportable. Dit autrement, on a peur de la peur. Roosevelt ne disait rien d’autre.

Mais les enfants ne sont pas les seuls à avoir peur d’avoir peur. Ceux qui regardent des films d’horreur réputés pour leurs Jump Scares ne sont généralement pas mal à l’aise avec l’atmosphère ou la situation décrite.
Ils ont peur parce qu’ils savent qu’un Jump Scare se produira. Ils ont peur par anticipation d’avoir peur. Mais nous pouvons également utiliser ce principe à l’écrit. Si nous utilisons des objets incitateurs d’émotions, par exemple chaque fois que nous montrons un ballon rouge, que nous présentons un clown (et même s’il n’est pas Serial Killer), nous jouons avec l’esprit des lecteurs et lectrices.

Nous leur disons implicitement qu’ils devraient faire attention. Le clown arrive, alors vous feriez mieux d’avoir peur maintenant. Et ce qui est intéressant dans le domaine de l’horreur, c’est que les personnes qui veulent avoir peur apprécieront et participeront volontiers à votre jeu d’esprit, juste pour l’expérience.

La peur de l’inconnu

Vous avez probablement entendu le dicton “les êtres humains ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas“. C’est tout à fait vrai, et encore plus dans l’écriture de fictions. Le mystère et l’inconnu sont des choses effrayantes. C’est la raison pour laquelle nous sommes souvent au moins nerveux lorsque nous rencontrons de nouvelles personnes ou faisons de nouvelles expériences.

C’est aussi la raison pour laquelle, dans les films d’horreur, le réalisateur ne révèle souvent pas complètement le monstre avant le climax. Nous vivons le mystère comme un chaos. Et donc, bien qu’il puisse y avoir une motivation et une logique derrière l’horreur, nous ne le savons pas. Notre imagination est hors de contrôle. Nous commençons à projeter nos plus grandes peurs personnelles sur ce mystère inconnu.

Cela se fait de manière assez similaire dans l’écriture d’une fiction et peut-être aussi dans le docu-fiction. Nous limitons l’exposition de la source de l’horreur, et montrons plutôt les fruits de ce qu’elle a fait. Nous faisons en sorte que le détective découvre un corps mutilé, ou nous avons un personnage devenu fou après avoir observé des phénomènes mystérieux (ou surnaturels) tout à fait diaboliques.

Bien sûr, tous ces indices et événements doivent être liés (de sorte que si le lecteur/spectateur relit ou revoit cette histoire, tous les indices auront un sens pour lui). Préservez le mystère autant que possible si vous voulez accroître et jouer de la peur de l’inconnu.

La peur de l’autorité

Cette autorité peut être celle de la société ou de la religion. Nous les craignons parce que les créatures et les personnes dotées d’un tel pouvoir (alors incarné) peuvent tuer ou détruire les personnages quand bon leur semble. La vie de ces personnages continue seulement parce que les ténèbres ont arbitrairement décidé de ne pas encore bondir.

Des ténèbres puissantes, voraces, supposées intelligentes qui pourraient tuer ou détruire sans délai selon un plan précis. Si vous voulez que cette autorité apparaisse comme une menace réelle, ne donnez pas l’impression qu’elle ressente le besoin de gonfler son ego ou de compenser quelque chose.
Elle n’en serait que grotesque. Rendez-la plutôt subtile, forte, posée, noble et consciente de sa supériorité. De cette façon, vos lecteurs sauront que vos personnages sont vraiment à sa merci.

Trouvez votre propre niche dans le genre de l’horreur

L’horreur est devenue un genre particulièrement peu inspiré. Cela est logique, je suppose, avec des maîtres comme Stephen King et Lovecraft qui placent la barre si haut. On considère leurs œuvres comme l’épitomé de l’écriture et on essaie de les imiter pour pouvoir, à notre tour, écrire de grandes histoires d’horreur.

Mais le problème est que ces deux-là resteront à jamais les maîtres de leurs niches, et que tout ce que vous tenterez de copier ne sera rien de plus que “un peu comme Stephen King“. Cela ne signifie pas que vous devez abandonner l’horreur, mais seulement que vous devez être vous-même dans votre écriture.
Créez votre propre niche dans le domaine de l’horreur en vous basant sur les choses qui vous effraient le plus ! Ensuite, vous pourrez éventuellement devenir le maître de votre propre marque. Mais rassurez-vous, vous ne pourrez pas plaire à tout le monde.

Le méchant est un méchant

Lecteurs et lectrices savent quand l’antagoniste de votre histoire est votre propre fantasme romantique, quand vous êtes tombé amoureux du monstre ou des ténèbres qu’il représente au lieu de les craindre ou de les détester. Cela transparaît dans votre écriture, et c’est l’une des choses qui prive immédiatement votre histoire de tout potentiel terrifiant.

Assurez-vous donc que si vous voulez vraiment écrire des histoires d’horreur, vous méprisiez et craigniez vraiment les ténèbres à un certain niveau – et que vous ne créiez pas un anti-héros plutôt sympathique mais horriblement violent comme Hannibal Lecter.
Il n’y a rien de mal à avoir un antihéros attachant, mais ce n’est tout simplement pas effrayant et cela fait sortir l’histoire du domaine de l’horreur. Et si vous vous rendez compte que c’est ce que vous vouliez écrire au lieu d’écrire de l’horreur, changez votre fusil d’épaule et écrivez un roman sombre, graveleux et tout plein de suspense.

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