L’HISTOIRE EN ACTES

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Si le but de l’histoire consiste, selon Shakespeare, à refléter la nature, il s’ensuit que ce que nous voyons reflété est entièrement naturel, c’est-à-dire qu’il fait partie intégrante de notre expérience ordinaire en tant qu’êtres humains.

L’implication est qu’il n’y a rien d’artificiel dans une structure narrative, malgré la terminologie complexe et les systèmes labyrinthiques qui tentent parfois de l’expliquer. Selon Robin Mukherjee, on peut espérer en trouver les principes, donc, simplement et les tirer de notre propre expérience.

La structure de l’histoire

Le mot « drame » signifie, selon son origine étymologique, « un acte » (Du latin actum (acte, action, fait, exploit). En un sens, donc, une seule œuvre dramatique suit les lois relatives à un seul acte, un seul fait.

Si nous pouvons comprendre les lois de l’action, d’un fait ou, pour être plus précis, les lois régissant l’exécution d’un acte unique, nous nous rapprocherions de ce que l’on appelle avec crainte parfois (mais la peur nous caractérise aussi et nous incite) la structure.

Qu’est-ce qu’un acte ? Voyez votre propre compréhension de l’action nous suggère Robin Mukherjee. Pensez à un acte, n’importe quel acte. Il peut s’agir d’une grande entreprise, telle que l’exercice d’une profession, des études à cette fin, l’écriture de votre CV ou d’aller vous préparer un café.
Ces différents actes (qui ont une intention, donc), se déroulant à des échelles diverses, ont-ils néanmoins quelques traits en commun ? Il y a des actes dans les actes. Chaque battement de cœur, chaque clignement d’œil, est un acte.

Que savons-nous de l’action ?
Il est évident qu’elle commence à un moment donné, se termine à un autre moment, et qu’un tas de choses se passent entre les deux. Bon début. On y est presque. Mais creusons un peu plus.

Qu’y a t-il de nécessaire avant de qualifier une action d’action ?
Retournez au début, au fondement même de l’action, à la première composante, la plus élémentaire, de tous les phénomènes. C’est le temps et l’espace. Vous avez besoin d’un univers. Sans un univers, il ne se passerait pas grand chose. Il n’y aurait personne à qui il pourrait arriver quoique ce soit. Il n’y aurait rien.

Raconter l’histoire

Si vous voulez raconter une histoire, vous devez créer un monde de l’histoire.
Et c’est précisément en quoi consiste votre monde qui déterminera ce qui peut ou ne peut pas s’y produire. Ce monde aura des lois, un contenu, des possibilités et des paramètres. Il fonctionnera, en ce sens, comme n’importe quel autre monde.

Les éléments constitutifs de votre monde seront propices à un éventail particulier d’habitants. Ils dicteront un certain type de discours. Les personnages partageront, dans une certaine mesure, une compréhension commune de la façon dont les choses sont. Donc, rien de bien surprenant jusqu’à maintenant. C’est du bon sens.

Robin Mukherjee nous rappelle que les mondes qui sont davantage un cliché d’une réalité par ailleurs intéressante ont tendance à produire des personnages eux-mêmes clichés, des moments déjà vus et des dialogues déjà entendus.
Comme l’adverbe déjà le laisse entendre, un cliché est forcément un souci pour l’auteur car son lecteur anticipera bien trop tôt ce que l’auteur s’évertue à dissimuler (du moins jusqu’au climax de l’histoire). Si vous recherchez l’authenticité et l’originalité, alors réfléchissez à deux fois au contenu de l’histoire.

Mais il existe un accord tacite entre l’histoire et le lecteur selon lequel ce qu’il se passe dans le monde doit être naturel et conforme aux lois du monde.
Travailler dans le monde de l’histoire peut être problématique. Et il peut être tentant d’enfreindre les règles de ce monde pour un mouvement narratif, ou un moment particulièrement émouvant.

Ce qui fonctionne néanmoins, c’est ce qui ne peut pas être changé. Ce qui fait le défi, c’est la façon dont nous nous adaptons à ces contraintes. Il en va de même pour l’histoire. La raconter en respectant les paramètres d’un monde cohérent peut exiger des solutions brillantes à des problèmes délicats, mais précisément ce qui est brillant est généralement mieux que la facilité. Un héros ne contourne pas les problèmes, il les affronte.

Un monde, de multiples genres

L’époque et le lieu vous donneront donc un grand nombre des éléments dont vous avez besoin mais il reste des décisions à prendre. Et en particulier la question du genre.

Chaque genre apporte sa propre gamme d’éléments dramatiques. Si vous avez deux personnages, amoureux depuis leur adolescence mais obligés de vivre des vies séparées, qui se retrouvent finalement devant un magasin de fleurs pour être tués par un tueur à gages, vous pourriez très bien vous aliéner le lecteur des comédies romantiques.
D’un autre côté, le même scénario pourrait constituer un préambule plutôt fastidieux à votre récit de crime, dixit Robin Mukherjee.

Le monde n’est pas seulement un endroit mais il possède des textures, des tonalités et un contenu émotionnel. Tous ces éléments sont des aspects les uns des autres.
Ainsi, l’époque retenue et ses lieux sont également des thèmes, des idées, des histoires, des personnages, des motifs visuels et des styles. Tous ces éléments sont autant le résultat de vos décisions concernant le monde de l’histoire que vos décisions concernant le monde de l’histoire sont tirées des exigences de ces contenus (ou contenants) dramatiques.

Le thème et la signification auront en charge la forme du monde. Selon Robin Mukherjee, cette forme singulière est nécessaire à l’exploration du thème et à sa signification. Un exemple frappant est Insomnia à la fois l’original de Erik Skjoldbjærg que le remake de Christopher Nolan.
Si ce n’était pas l’Alaska, l’histoire serait bien moins installée, bien moins significative. L’Alaska justifie la dernière réplique de l’histoire : Laissez-moi dormir.

Et quelques conseils de Robin Mukherjee :

Tout ce qu’il se passe dans votre histoire vient du monde de l’histoire.

Rien ne peut se produire en dehors de celui-ci. Choisissez donc le monde avec soin.
Et, après l’avoir choisi, apprenez à le connaître. Quelles sont les possibilités ? Quelles sont les limites ? Qu’est-ce qui est inévitable ? Faites des recherches. Si c’est un endroit particulier que vous pouvez visiter, allez-y. Passez-y un peu de temps. Respirez l’atmosphère de ce lieu.

Votre monde n’est pas seulement un lieu à un moment donné.

Il est fait de ton, de texture et d’ambiance toujours en mouvement. Vous avez peut-être un angle particulier que vous souhaitez explorer, n’ignorez pas les autres détails. On ne sait jamais quand un détail peut enrichir l’impression que l’on a d’un lieu.
Ne vous laissez pas séduire cependant. Vous racontez une histoire. Un monde qui n’est pas l’histoire, des personnages et des thèmes qui ne sont pas l’histoire, sont justes des décors de carte postale.

Vous ne partez pas d’un univers à peine ébauché qui s’enrichit au fur et à mesure.

Au contraire, le monde est en place depuis le début et, à travers votre histoire, vous l’explorez. Vous êtes le maître des qualités et des quantités à révéler. Il faudra peut-être un certain temps avant de réaliser qu’il y a des monstres dans la cave, mais, lorsque la révélation se produit, il faut avoir l’impression qu’ils ont toujours été là.

Plus votre monde est fort et convaincant, plus la magie fonctionne.

Vous devez être capable d’offrir des surprises, des rebondissements et des moments inattendus sans briser la suspension d’incrédulité que vous a offert votre lecteur pour s’immerger dans votre monde.

Pensez au monde extradiégétique.

Que se passe-t-il en dehors de ce qu’il est montré ? Votre monde est un lieu en constante évolution.
Pensez à son existence avant de commencer l’histoire. Revenez en arrière, si vous le souhaitez. Vous pourriez décider d’intégrer ces analepses dans le récit en fin de compte. Mais comment ce monde en est-il arrivé au moment où vous l’avez commencé ? Quand le tyran a-t-il enfoncé ses griffes dans la chair de votre monde ? Cette invasion extraterrestre a probablement été planifiée il y a des semaines : par qui et pourquoi ? Vous pourriez ne pas inclure l’information dans le scénario mais son implicite présence donnera au monde une authenticité.

ANTAGONISTE & PROTAGONISTE : L’UNITÉ DES CONTRAIRES

l'histoire

 

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3 thoughts on “L’HISTOIRE EN ACTES

  1. Bonjour William, hyper développé mais c’est çà avec en effet et faut le savoir, des retours en arrière qui ne se souhaitent pas seulement mais le plus souvent s’imposent pour toujours mieux se propulser.

    Il n’y a rien à craindre malgré le risque de douter et de perdre confiance en soi mais d’en retrouver la force qui ne réclamait que de se recentrer (du moment qu’on en soit parvenu au leitmotiv (pour le film et au delà).

    (Il ne s’agit que de distinguer si on est encore en phase de gestation ou déjà de construction).

    1. Bonjour William, je tiens à revenir sur mon commentaire d’hier et à m’en excuser. Cet article m’a en effet semblé indigeste mais que parce que personnellement, je ne suis plus en mode théorie mais pratique.

      Ses réflexions restent néanmoins nécessaires en phase de formation ou de gestation mais il est toujours bon de savoir y revenir ! D’où d’ailleurs ma fidélité à Scenarmag …

      Le scénario ne fige rien, il pose les bases et les enjeux techniques et artistiques et j’ai manifestement réagi à son ton théorique et universitaire dont tout au long du projet, une équipe de cinéma se contrefiche, davantage engagée et préoccupée à lui apporter sa propre pierre technique et artistique.

      J’avoue aussi ma confusion sur le titre : « l’histoire en actes ». Je ne m’attendais pas à un développement sur le monde de l’histoire. Là aussi, j’y vois encore plusieurs stades d’approche sur des contextes psychologiques, familiaux, sociaux, politiques et religieux propres à la période traitée, qu’elle soit passée, présente ou future).

      1. Voilà qui est dit. Il est vrai que Scenar Mag a pour vocation de ne s’adresser qu’aux mots. Les images, c’est autre chose, une autre mesure.
        Merci de ces interventions toujours très enrichissantes.

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