HISTOIRE & BRIQUES

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Certainement des principes sont à l’œuvre pour conter une histoire passionnante. Il peut être intéressant de repérer les briques essentielles de la constitution d’une histoire. Seulement, la définition de ces briques fondamentales censées apparemment déterminer la forme d’une histoire intelligible par le plus grand nombre, n’est pas universelle et chacun apporte son grain de sel.

Néanmoins, une possibilité narrative serait de dire que quelqu’un (c’est-à-dire un personnage) veut quelque chose (il a donc un but vers lequel il tend, un désir qu’il aimerait voir réaliser, un objectif qu’il lui faut atteindre) avec une telle force (ce qui présuppose des enjeux, de la signification, une motivation à agir) qu’il mettra en cause sa propre existence (c’est dans l’action, dans l’initiative que ce personnage trouvera les réponses qu’il cherche) face à l’adversité (effectivement, les choses ne peuvent être faciles. Quelque chose toujours s’oppose).

Le contexte

Imaginons que nous avons un personnage principal qui souffre d’hallucinations et un psychiatre qui s’est fixé pour objectif de le soigner. Nous avons ainsi deux personnages aux buts opposés. Il y a contradiction parce que le personnage principal souffre mais ne veut pas que cesse les hallucinations parce qu’elles sont un refuge, un moyen pour lui ou pour elle si c’est une héroïne d’échapper à une terrible vérité qui appartient au passé de ce personnage.

Quant au médecin, il possède lui aussi un objectif tout à fait légitime. Bien qu’il n’éprouve pas de compassion particulière pour l’état de son patient, sa volonté est de le guérir de ses hallucinations.

Pour commencer à mettre en place le contexte dans l’esprit des lecteurs et des lectrices, il leur faut identifier (même s’ils ne le formulent pas ainsi) le protagoniste et l’antagoniste, c’est-à-dire les fonctions respectives des personnages dans le récit.

Les deux personnages tendent vers un but : l’un veut conserver ses hallucinations, l’autre veut l’en débarrasser. Le protagoniste possède l’initiative. Ainsi, le héros ou l’héroïne qui souffre d’hallucinations accepte de se faire soigner. On pourrait croire qu’il ou elle agit contre ses propres intérêts mais ce personnage souffre de son état à constamment fuir la réalité et cela nuit dans sa relation aux autres que l’on pourrait incarner en ajoutant un autre archétype : le Love Interest.

Pour assainir ses relations aux autres, le protagoniste sait qu’il lui faut aller à la rencontre d’une personne qui puisse l’aider et il prend l’initiative de ce rendez-vous avec le psychiatre. En niant les hallucinations de son patient, le psychiatre les ravive au contraire. Le conflit s’installe dans l’affirmation et la négation d’une réalité.

Tout ceci, il faut parvenir à le mettre en place dans l’exposition (du moins s’il s’agit d’un scénario limité par le nombre de pages). Une option serait d’introduire un narrateur qui nous conterait l’histoire du personnage principal. Cette histoire serait alors dite sous le point de vue de ce narrateur, par exemple le Love Interest cité plus haut.
Ou alors comme dans American Beauty dans lequel le narrateur est le personnage principal lui-même qui nous conte sa propre histoire d’outre-tombe.

Donc, en tant qu’auteur ou autrice de cette histoire, nous avons établi notre protagoniste et notre antagoniste même si pour le lecteur/spectateur, ce n’est pas encore une évidence de qui fait quoi dans cette histoire.

Interprétation possible

Alors comment interpréter la formule Quelqu’un veut quelque chose avec une telle force qu’il mettra en cause sa propre existence face à l’adversité ?

  1. Quelqu’un
    Nous avons un personnage dont nous savons qu’il souffre d’hallucinations probablement des suites d’un trauma. A ce moment de l’élaboration du personnage, il est intéressant de lui attribuer quelques caractéristiques : Un jeune homme au comportement étrange ou encore Un vieillard impotent ou bien encore Une jeune fille au pair
  2. Veut quelque chose
    Notre jeune homme au comportement étrange ne supporte plus de vivre des expériences hallucinatoires qui le mènent, s’est-il persuadé, vers une folie irréversible. Il ne veut plus connaître de telles illusions avec lesquelles il lui arrive parfois d’interagir.
  3. Avec une telle force
    Lorsqu’il s’aperçoit que ses illusions mettent en danger son couple et qu’il anticipe lucidement la séparation, il se rapproche d’un homme de l’art capable, pense t-il, de le guérir.
  4. Qu’il mettra en cause sa propre existence
    Alors il s’abandonne totalement entre les mains du praticien.
  5. Face à l’adversité
    Mais l’arrogance du médecin psychiatre de ne voir en ce jeune homme qu’un étrange phénomène, les hallucinations qui continuent malgré le traitement, le sentiment de submersion d’une névrose vers une psychose de plus en plus profonde sont des combats bien difficiles à mener et aux résultats incertains.

Ce sera dans l’acte Un que sera établi le contexte pour le conflit principal. Non seulement, lecteurs et lectrices sont informés de façon à comprendre ce qu’il se passe mais aussi pourquoi le personnage principal ira jusqu’à mettre en cause sa propre existence. Les points 1 et 2 ci-dessus devraient donc être déployés dans le premier acte.

L’enjeu peut être déduit comme conséquence logique des deux premiers points sans qu’il soit nécessaire de l’appuyer par quelques scènes singulières. Faites confiance à l’intelligence de vos lecteurs et lectrices pour ruminer par eux-mêmes la matière dramatique que vous leur confiez.

L’importance du personnage principal

Pour s’arrimer à votre histoire, le lecteur/spectateur a besoin d’une ancre. Celle-ci sera votre personnage principal. Il faut parvenir à lier le lecteur/spectateur émotionnellement à ce personnage, c’est-à-dire s’appuyer sur la compassion susceptible d’être éprouvée envers sa situation même si, de prime abord, ce personnage paraît antipathique.

Vous pourriez le décrire comme un jeune de la banlieue ayant de gros soucis avec l’autorité qu’il est toujours prêt à défier en expliquant cette attitude par l’absence d’un père et une mère qui se sacrifie à la tâche pour nourrir sa famille. Ainsi, malgré la menace apparente qu’il représente pour la société et l’ordre, sa situation attire sur lui une reconnaissance qui ouvre l’esprit du lecteur/spectateur sur une bienveillance à son égard.

Dès que vous créez ce lien émotionnel, une infinité de perspectives s’ouvre à vous pour décrire toutes sortes de développement. Parce qu’il est naturel que l’on s’inquiète de ce qu’il arrive (c’est-à-dire des événements) aux personnes et personnages que l’on apprécie ou que l’on aime.

Les faits pour les faits n’ont jamais vraiment passionné à moins qu’ils se focalisent sur un individu. C’est pour cela que le médecin psychiatre nous est antipathique (et de ce fait l’antagoniste) parce qu’il ne traite pas un patient avec toute sa dimension humaine mais il aperçoit seulement le phénomène qu’il veut étudier.

Auteurs et autrices doivent faire en sorte que leurs lecteurs et lectrices s’investissent émotionnellement dans leur personnage principal. Si la situation dans laquelle est jeté ce personnage peut bénéficier d’une reconnaissance comme une sorte de partage d’expérience du lecteur/spectateur, une connexion empathique existera.
Cette connexion empathique se fonde sur les enjeux. Si ce que le personnage principal a à gagner ou à perdre résonne dans l’esprit du lecteur/spectateur, alors le sort réservé à ce personnage commencera à l’inquiéter. C’est la vie de couple, c’est-à-dire son bonheur, qui est menacée chez notre jeune homme souffrant d’hallucinations. C’est cette perspective de la perte qui est reconnue et éprouvée par le lecteur/spectateur.

La mémoire des lecteurs et des lectrices croit identifier dans la souffrance du personnage des choses qu’eux-mêmes ont antérieurement vécues.

L’escalade du conflit

Lorsque le conflit est établi (dans notre exemple, ce sera la rencontre avec le psychiatre à la fin de l’acte Un), le protagoniste se lance à la poursuite de son objectif, ce qui s’accompagne de difficultés de plus en plus terribles à surmonter.

Ainsi,

  • Le jeune homme accepte la proposition du psychiatre qui lui promet une guérison. Nous atteignons alors un point de non-retour. Dans d’autres histoires, ce pourrait être de commettre un acte transgressif. Le passage dans l’acte Deux est souvent une décision. Sans ce choix irréversible, l’intrigue ne peut se lancer.
    Dans mon exemple, le jeune homme succombe à la tentation que son antagonisme lui sert sur un plateau d’argent. Notez ici comme l’antagoniste joue subtilement de la faiblesse de notre personnage principal. C’est un moyen narratif (parmi d’autres) pour établir le véritable problème du personnage principal qui est interne.
  • Plus le psychiatre confronte le jeune homme, plus celui-ci se ment à lui-même. Il ira jusqu’à nier qu’il perçoit des choses irréelles. Lorsqu’il refusera le traitement et qu’il cherchera à quitter l’établissement de soins, il s’apercevra alors qu’on lui interdit de sortir.
  • Le psychiatre demande au Love Interest du jeune homme de venir témoigner. Abasourdi, le jeune homme écoute sa fiancée avouer un épisode où il lui décrivait des choses qui se passaient là devant ses yeux et pourtant qu’elle ne percevait pas.
  • Malgré le témoignage de cet être aimé, le jeune homme continue de nier. Cette attitude renforce la détermination du psychiatre à le briser. On pourra expliquer la légitimité de l’acharnement du psychiatre lors d’un entretien avec d’autres médecins sur le cas du jeune homme hors de la présence de celui-ci. Il faut que le lecteur/spectateur comprenne que le psychiatre n’est pas un bourreau et que son intention de soigner le jeune homme est sincère et orientée vers un but scientifique.
    Quant à la stratégie de négation par le jeune homme, elle est motivée par sa volonté de se libérer de l’emprise du psychiatre.
  • Afin de lui prouver la vanité de cette stratégie, le psychiatre tend symboliquement les clefs de la sortie au jeune homme. Celui-ci les prend en mains mais réalise soudainement que s’il saisit cette opportunité de fuir, il retournera à sa folie. Il refuse alors la proposition du psychiatre et éprouve même une certaine gratitude envers celui-ci.
    Le témoignage de sa fiancée qu’il refuse de considérer comme une trahison lui pèse aussi lourdement. Il raisonne que c’était précisément pour éviter cette rupture qu’il s’est retrouvé en premier lieu dans cet établissement de soins.
  • C’est précisément sur cet enjeu que le psychiatre justifiera la nécessité de la reprise du traitement. S’il peut guérir le jeune homme, alors celui-ci pourra peut-être sauver son amour et son bonheur.
    Au cours de l’intrigue, il est important de permettre aux lecteurs et lectrices de se remémorer ce pourquoi tout ceci a lieu. Dans un thriller, par exemple, alors que toute la tension dramatique s’est concentrée sur l’action, prendre juste un moment de calme pour raviver dans l’esprit du lecteur/spectateur que l’enjeu de toute cette action est de sauver la femme du héros retenue en otages par de méchants terroristes.
  • Les hallucinations deviennent de plus en plus fortes incluant cette fois des images de la fiancée invectivant sans ménagement le jeune homme. La pression du psychiatre se fait elle aussi de plus en plus forte poussant le jeune homme dans des retranchements hystériques.
  • Le jeune homme supplie qu’on cesse de le torturer. Nous sommes parvenus à ce moment du récit au Dark Night of the Soul, ce moment de l’histoire où tout semble perdu pour le héros ou l’héroïne.
  • Au sortir de cette crise, on peut aboutir au climax, l’ultime confrontation entre le jeune homme et le psychiatre. Qui sortira vainqueur ?

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