ASSURER SES SCÈNES

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Une histoire est faite de scènes. Ces scènes sont de l’action et participent à faire avancer les choses.
D’autres scènes toutefois serviront davantage à calmer le jeu. Ainsi, un intermède est un dispositif littéraire utilisé par les auteurs pour offrir au lecteur un moment de répit parfois comique, parfois informatif, à la suite de scènes tragiques ou sombres.

Les intermèdes peuvent être totalement en contraste avec l’ambiance tragique mais, d’une manière ou d’une autre, être liés au thème principal de la pièce. Dans les tragédies de Shakespeare, on trouve fréquemment de tels intermèdes comiques comme la scène des fossoyeurs. Parfois, le bouffon apporte un répit comique à des pièces politiques par ailleurs tragiques ou sérieuses.

Dans la vie réelle, un intermède, par définition, est un intervalle de temps entre deux événements ou activités.
En littérature, il en va de même pour la description des événements et des activités qui sont décrits en scènes d’action et en nœuds dramatiques (avec un commencement et une fin). Cet intervalle de temps, ce moment de répit qu’est l’intermède peut avoir un rapport avec l’intrigue ou non, selon les exigences de l’histoire. Les Miserábles de Victor Hugo donne des exemples d’intermèdes intéressants concernant l’histoire de France et sont donc seulement informatifs.

Ces éléments sont souvent dans un état constant de chevauchement avec les scènes de l’action, celles qui concernent l’intrigue. Un intermède est un moment où un auteur fait une pause dans le récit pour insérer dans une histoire une information qui, d’une certaine manière, est thématiquement liée à l’œuvre.
Dans le roman American Gods, Neil Gaiman interrompt parfois le cours du récit pour raconter des histoires de dieux qui se sont produites dans le passé. Un arc narratif (ou ligne dramatique) se termine, puis Gaiman commence à raconter une histoire qui s’est passée il y a 200 ans ou plus.

Quelques-uns des intermèdes sont simultanés avec l’intrigue, mais ce n’est que plus tard qu’ils convergent avec l’histoire principale. IT de Stephen King comporte également de nombreux intermèdes, sous la forme d’un journal intime que tient l’un des personnages centraux du récit.

Les scènes qui participent à l’avancée de l’intrigue

Votre personnage a une intention précise lorsqu’une scène commence, mais il se produit un événement qui tourne les choses dans une direction qu’il n’avait pas prévue. A partir de là, il doit se ressaisir, réévaluer sa situation.

Steven James conseille lorsqu’on pense à une scène de ne pas y penser selon le lieu ou l’événement ou le chapitre que vous êtes en train d’écrire. Plutôt en un objectif non atteint qui force le personnage à reconsidérer sa position.
Selon James, les scènes tiennent leurs promesses. Les intermèdes (l’entre-deux scènes d’action) les affinent ou les interprètent.

Si une scène ne fonctionne pas, pour Steven James, cela serait dû :

  1. Parce que rien ne fut altéré dans cette scène. Qu’est-ce que cette altération signifie ? Supposons une scène d’un repas. Avez-vous remarqué que ce soit dans les films ou les séries que le repas en question ne va pas très souvent à son terme ?
    C’est si peu fréquent parce que les scénaristes savent que les désirs mutuellement exclusifs des différents personnages doivent se heurter, et quand ils se heurtent, quelque chose change. Selon Aristote, l’altération d’une qualité dans une chose est un changement. Et le changement est un mouvement. Et si nous interprétons davantage dans ce sujet qui nous intéresse, nous pourrions dire que la relation qui unit deux personnages dans une scène autour d’un repas deviendra conflictuelle du fait même des désirs mutuellement exclusifs.
    Nous pourrions ainsi supposer que le conflit est un mouvement et en tant que tel, il fait avancer l’intrigue qui est en soi le drame.
    Brainstorming pour résoudre cette éventuelle difficulté :
    • Vous avez mis en place une situation. Celle-ci peut être initialement positive ou négative. Assurez-vous de la polarité de la scène (Story Values et Story Events selon les définitions qu’en donne Robert McKee), du moins de l’effet, de l’impression que vous souhaitez obtenir de votre lecteur lorsque la scène débute. En gros, si la scène est positive au début, elle finira négative. Vous créez une inversion de polarité.
    • La relation qui unit deux personnages évolue tout au long du récit. Elle possède des hauts et des bas. Lorsque cette relation est au cœur d’une scène, entre le début et la fin de la scène, la relation sera différente. Pour expliquer cette différence, il y a un moment dans la scène qui a inauguré cette nouvelle donne de la relation.
      Qu’est-ce qui a causé ce déplacement ? Un souvenir, une décision unilatérale, un malentendu, des retrouvailles…? En question subsidiaire, vous pourriez vous assurer que cette cause est légitime à ce moment de votre histoire. Vous ne devriez pas seulement vous poser pourquoi mais aussi comment. Comment est-ce possible ? Comment le conflit peut-il légitiment et donc de manière crédible se manifester dans cette scène ?
    • Dans une scène, tous les personnages présents veulent quelque chose. Chacun d’eux a une intention. Reprenons une relation dans laquelle deux interlocuteurs sont concernés. Comme dans la vie réelle, le dialogue a pour finalité de convaincre l’autre. Mais dans la scène, l’un des deux devra renoncer à ses prétentions. Qui finit par quitter la table en conséquence ? Par exemple, dans le finale de la troisième saison de The Leftovers, lorsque Kevin retrouve enfin Nora en Australie, son approche consiste à rappeler leur toute première rencontre mais en effaçant tout ce qu’il s’est passé entre eux après.
      Peut-être espérait-il que Nora se prenne au jeu et accepte cette seconde chance pour leur couple brisé depuis une vingtaine d’années. Mais ce n’est pas l’intention de Nora. Et Kevin s’en retourne. Il abandonne. Seul subsiste en lui l’espoir ténu que Nora revienne sur sa décision.
    • Si vous vous apercevez que les personnages concernés dans une scène obtiennent tous satisfaction, comment pourriez-vous reformuler les choses pour que l’un d’entre eux soit frustré ? Si Nora avait accepté d’entrer dans le jeu de Kevin, cette scène magnifique des retrouvailles aurait été bien fade.
    • Certes, toutes les scènes ne manifestent pas un conflit. Assurez-vous alors de bien comprendre quelle est la finalité de cette scène que vous êtes en train d’écrire dans votre récit.
  1. Parce que la scène n’est pas correctement rendue. Si rien de significatif n’est altéré, vous pouvez simplement décrire une action. Si deux personnages ont simplement une discussion qui transmet des informations de contexte aux lecteurs, réécrivez la scène de manière à ce qu’elle soit centrée sur un personnage qui tente de surmonter un obstacle plutôt que de simplement transmettre des informations aux lecteurs.
    L’information nécessaire sera dans la réussite ou l’échec de l’action en cours.
  2. Parce que l’intention du personnage est confuse. Faites en sorte que le personnage énonce ses intentions avant le début de la scène, rappelez aux lecteurs ce qu’il veut pendant la scène, puis, après la fin de la scène, évaluez les conséquences de ne pas avoir obtenu ce qu’il veut, propose Steven James. Cela permettra de garder la scène sur la bonne voie, d’impliquer davantage le lecteur sur le plan émotionnel et de faire avancer l’histoire de manière logique.
N’interrompez pas brutalement l’action en cours

Votre personnage doit prendre une décision. C’est un impératif pour lui. Si vous cherchez à retarder maladroitement cette prise de décision, le lecteur considérera cela comme une coïncidence, le fait de la providence.
Si une relation amoureuse doit se concrétiser maintenant, ils sont interrompus et devront reprendre plus tard. Cela mine la crédibilité de votre scène et elle ne fonctionnera pas.

Plutôt que d’interrompre les choses sans que cela soit vraiment justifié par la scène elle-même, préférez le in media res (la scène débute alors que l’action a déjà commencé) ou commencez une action et évitez de finir la scène en interrompant cette action par un imprévu.

Une coïncidence n’est pas seulement à bannir. En effet, l’incident déclencheur en profitera souvent. Une rencontre au hasard d’une rue par exemple. Certes, on peut aussi s’interroger s’il n’y a pas une intention ailleurs, à l’extérieur, qui a préparé les conditions de cette rencontre apparemment dû au hasard.
Ainsi, la rencontre entre Roger et Anita dans Les 101 dalmatiens n’aurait peut-être pas été possible si Pongo n’avait manifesté son désir de rencontrer lui-même Perdita.

Quoi qu’il en soit, le lecteur acceptera souvent qu’une coïncidence ait lieu, mais il n’en tolérera pas l’usage systématique par l’auteur. Plutôt, annoncez l’interruption de l’action pour la rendre plus inévitable, conseille Steven James.
Par exemple, nous sommes sur la plage, il fait chaud, les autres sont dans l’eau mais le personnage ne peut les rejoindre car, quelques minutes auparavant, il a été averti qu’il allait recevoir un appel important. On ne sait pas si cet appel viendra ou non, ce que l’on sait, c’est qu’il ne peut se baigner ce qui était pourtant son intention au début de la scène.

Ou alors encore, la sirène d’une ambulance au loin qui annonce qu’en fin de compte, le personnage blessé pourra être sauvé. Les bruits sont souvent significatifs, porteurs d’une information. Alors que la musique est davantage dans l’établissement de l’atmosphère, le bruit relève de l’auteur du scénario. La musique (si le projet aboutit à un objet film, évidemment) est le souci d’autres créateurs.

Une scène, c’est aussi un coût pour les personnages

Souvent, un personnage entre dans une scène avec un but et en sort avec une blessure. Il n’est pas nécessaire qu’il s’agisse d’une blessure physique, mais demandez-vous ce que ce personnage retire de la scène et ce qu’il a été forcé de laisser derrière lui.

En façonnant votre scène, posez-vous la question de savoir comment cela va se traduire par de la souffrance, propose Steven James. Ici, vous posez d’abord le Comment car soit le Pourquoi est déjà connu, soit il sera explicité ultérieurement. Le Comment vous permet de donner du sens à la scène.

Votre histoire suivra naturellement un rythme de tension et de pauses car votre protagoniste est confronté à des défis de plus en plus difficiles dans la poursuite de son objectif. Il ne parvient pas à surmonter ces défis, traite ses échecs et fait un choix qui propulse l’histoire vers l’avant.

Une scène est une histoire jouée en miniature, mais plutôt que de fournir une résolution, elle donne l’impulsion pour détourner la quête en cours et faire monter la tension. Elle se termine lorsque quelque chose d’important est altéré, c’est-à-dire lorsque le personnage n’a pas atteint son but dans cette scène et qu’il doit maintenant faire face aux conséquences.

Si votre intention est que le personnage échoue dans cette scène, Steven James insiste pour que cet insuccès ou ce revers soit bien marqué et que les conséquences y soient sensibles. Le lecteur doit comprendre toute la portée de cet échec.

La scène suivante sera alors une pause comme un relâchement de la tension pour permettre au personnage de réévaluer sa position.

Brainstorming proposé par Steven James
  • Une attitude, une perspective, une situation ou une relation sont-elles modifiées dans cette scène ? Si ce n’est pas le cas, comment puis-je réviser les choses pour montrer le basculement ou résumer les événements plutôt que de les représenter ?
    Que signifie résumer exactement ? C’est une récapitulation. Après une tentative manquée par exemple, vous pourriez marquer un temps de pause en rappelant dans la nouvelle scène, même si elle ne fait qu’une demi-page voire une simple didascalie, que la menace est toujours présente.
  • La scène fait-elle avancer l’histoire dans une nouvelle direction en montrant comment le conflit s’est approfondi ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi est-elle présente dans le récit ?
    Nous pourrions considérer quatre lignes dramatiques dans un récit comme le fait la théorie narrative Dramatica. Chaque ligne dramatique constitue une ligne de temps irrémédiablement orientée dans un sens. Pour marquer le passage, chaque scène participe à l’ensemble de la ligne comme passé, présent et devenir. Si une scène ne parvient pas à se justifier dans ce schéma temporel, alors soit elle n’appartient pas à la ligne dramatique dans laquelle vous tentez de l’intégrer, soit carrément vous êtes en digression et votre lecteur se sentira confus.
  • Ai-je eu recours à des clichés pour commencer ou terminer les scènes ?
    Plutôt demandez-vous où vous pourriez prévoir des interruptions de l’action en cours pour qu’elles ne soient pas une coïncidence, ou bien finissez les scènes avec des décisions ou des révélations.
  • Comment le personnage a-t-il été changé par la scène ? Qu’a-t-il perdu ou dû abandonner pour occuper cette nouvelle position dans l’histoire ?
  • Si la scène contient une résolution majeure, ai-je garanti suffisamment de périls ou inséré suffisamment de nouvelles difficultés pour maintenir l’intérêt des lecteurs ? Sinon, où puis-je ajouter des promesses de péril plus tôt dans mon projet ?

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