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LE CONFLIT DANS LA SÉRIE

La différence la plus immédiate entre l’écran de cinéma et celui de la télévision est la durée. Une série de plusieurs saisons peut accumuler jusqu’à une centaine d’heures (certaines sitcoms ne comptent même plus le nombre de leurs épisodes).

Le principal défi pour le créateur d’une série est de générer cette durée qui s’inscrit dans le temps en développant un moteur qui propulsera la série. Et ce moteur est le conflit. L’univers de la série doit intégrer dans ses entrailles (ou ses détails) un profond conflit. Une série, ce fut d’abord une innovation dans la façon de gérer le conflit. Celui-ci doit être profond et plus substantiel pour maintenir la série dans la durée.

Le conflit se source dans le monde de l’histoire

Maintenir l’attention du lecteur/spectateur, c’est d’abord lui donner le sentiment que les choses avancent puisque le conflit est le principal élan d’une intrigue. Ensuite, l’expérience du lecteur doit être cohérente et constante. Par exemple, New York, police judiciaire offre toujours au lecteur la même expérience d’intrigue et de suspense.

Il n’y a pas de formule magique pour écrire une série. Il y a un profond dysfonctionnement dans le monde de l’histoire et c’est sur ce conflit immanent, intense, qui affecte sérieusement les personnages (et partant, le lecteur) que l’auteur d’une série doit se concentrer.

Si les intrigues qui parcourent la série deviennent trop prévisibles (comme conséquences d’une structure trop visible, trop prévisible), le lecteur/spectateur décrochera rapidement parce qu’il s’ennuiera. D’où la nécessité d’oublier la structure au profit du déploiement du conflit global. C’est ce conflit qui oriente l’intrigue ou plutôt les intrigues qui constituent une série.

Un scénario de deux heures possède un conflit unique entre les personnages et le monde de l’histoire. Les scénarios d’une série exigent un moteur qui va générer un conflit continu à l’intérieur du monde de l’histoire. La continuité conflictuelle est la raison d’être d’une intrigue. Elle est ce qui nourrit l’intrigue et lui donne vie.

Contrairement au film qui expose des personnages en conflit avec la règle qui gouverne un monde donné (et fictionnel), dans une série, les personnages sont autant de consciences individuelles qui portent un regard singulier sur le conflit du monde.
Ce sera le contraste ou l’opposition de ces regards particuliers qui formeront un conflit à l’intérieur du conflit plus global du monde dans lequel de tels conflits personnels s’inscrivent.

Et c’est bien cette impression de vie ressentie par le lecteur qui lui procure une expérience constante et cohérente dont il est sans cesse demandeur. Mais si le moteur a des ratés, le taux d’audience s’effondrera. D’épisodes en épisodes, cette impression qui a accroché le lecteur dès le pilote doit être renouvelée.

Pour reproduire une expérience similaire dans un projet personnel, il faut étudier la saison finale d’une série (avec laquelle on a ressenti quelques affinités).

Prenons l’exemple de M*A*S*H (1972 à 1983).
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DEUX TYPES D’ANTAGONISTE (PARMI D’AUTRES)

Un petit article en passant sur deux types d’antagoniste que l’on rencontre assez fréquemment (ils ne sont évidemment pas les seuls). D’abord, il existe l’antagoniste qui incarne la faille majeure du personnage principal (même les super-héros ont un problème qu’ils ne peuvent assumer). Cet antagoniste (reflet de l’angoisse du personnage principal) tentera le héros essayant de l’entraîner par ruse vers le côté obscur.

AntagonisteRa’s al Ghul par exemple représente la vengeance qui est la pulsion négative qui menace l’arc dramatique de Bruce Wayne dans Batman Begins.
Terence Fletcher dans Whiplash représente l’exigence de la perfection, un élan tragique qui peut submerger Andrew dans sa propre quête.

La liste de Schindler nous dépeint un Amon Goeth totalement indifférent à la valeur de la vie humaine alors que toute l’histoire d’Oskar Schindler est à propos de son investissement dans la vie des autres, prenant part à leur destinée et refusant la tentation de l’indifférence à ce qu’il se passe autour de lui.

Le second type d’antagoniste est un personnage qui va incarner ce qui manque au héros pour s’accomplir comme être humain. Cet antagoniste parvient généralement à mettre le héros sous pression, le poussant à douter de lui-même.

Apollo Creed dans Rocky par exemple est un être qui a fait du tape-à-l’œil un mode de vie. C’est quelqu’un qui est très sûr de lui. La confiance en soi est précisément ce qui manque à Rocky pour atteindre à la vérité de son propre être.

Dans Amadeus (dont Salieri est le personnage principal et Mozart est son antagonisme), Mozart est en paix avec Dieu au point de l’ignorer alors que Salieri qui n’a pas le talent de Mozart a une relation très difficile avec Dieu.

AntagonisteDans Rush de Peter Morgan, James Hunt aime le risque alors que Niki Lauda, le protagoniste, déteste cela. Pour s’accomplir pleinement, Lauda devra considérer à prendre quelques leçons de James Hunt.

Il existe aussi des personnages qui mélangent les deux types. Dans Le diable s’habille en Prada, Miranda Priestly possède une expérience énorme dans son job alors que Andréa débute (Miranda serait alors du premier type d’antagoniste).

Miranda est en fait quelqu’un de foncièrement cynique. Et c’est précisément cela qui représente un danger pour Andréa parce que cela menace son innocence et la tentation sera alors grande pour la jeune femme de suivre l’exemple de Miranda (second type d’antagoniste).

PULP FICTION : ANALYSE DU SCÉNARIO

Rare sont ceux qui ne connaissent pas Pulp Fiction de Quentin Tarantino et Roger Avary. Cependant, ce n’est pas un scénario très accessible pour le lecteur/spectateur habitué à une structure classique et linéaire. En effet, Pulp Fiction semble avoir de multiples histoires dites presque simultanément.

Certains pensent que le film est à propos de deux tueurs à gages, d’autres que c’est l’histoire d’un boxeur. La vérité, en fait, est qu’il n’y a pas vraiment d’histoire derrière ce film.

L’intention de Tarantino est de parodier mais il se sert de la parodie comme moyen d’expression. Il s’approprie le documentaire tout comme le surréalisme.
Les propriétés formelles que ces mouvements artistiques donnent au film permettent à Quentin Tarantino d’exprimer des thèmes plus étendus.
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PERSONNAGE : MARSELLUS WALLACE (PULP FICTION)

André Bazin écrivit dans les années 1950 que le cinéma avait à sa disposition tout un arsenal de moyens avec lesquels il pouvait imposer sa propre interprétation d’un événement sur le spectateur. Ensuite, Truffaut, Godard, les Cahiers du cinéma développèrent davantage l’idée du cinéaste comme romancier.

Tout comme le romantisme se créa à la fin du dix-huitième siècle en réaction contre le réalisme, La Nouvelle Vague dans les années 1960 et 1970 vint subvertir les valeurs traditionnelles du cinéma et inventa un tout nouveau langage du cinéma.

Dans cet article, je vais me pencher sur un personnage de Pulp Fiction : Marcellus Wallace pour tenter de démontrer comment les conventions préexistantes à sa création et la théorie peuvent en expliquer le développement.

Pour ce faire, nous analyserons la scène de l’introduction de Marcellus :

C’est aussi dans la même scène que nous ferons la connaissance du personnage principal de l’intrigue fondée autour de Butch, boxeur de son état, auquel Marsellus demande de se coucher lors de son prochain combat.

Cette séquence de l’ouverture spécifique à la ligne dramatique concernant Butch contient aussi une information vitale pour la compréhension de la suite et ce sera la rencontre entre Butch et Vincent.
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SCÉNARIO MODÈLE : DO THE RIGHT THING

Un scénario de Spike Lee est toujours une invitation à la réflexion et à l’esprit critique (une denrée plus rare que l’on ne veut bien l’admettre). Cette motivation de l’auteur à faire réfléchir son lecteur est la raison de l’existence de Do the right thing qui fit sensation lors de sa sortie.

Voyons comment Spike Lee s’y prend pour inciter son lecteur à la réflexion et comment nous pourrions nous aussi procurer une telle expérience au lecteur de notre propre scénario.

Le dénouement

Nous posons comme postulat que l’effet psychologique (ou effet cognitif) que nous souhaitons faire éprouver au lecteur ne pourra être accompli qu’après la fin de l’histoire.

C’est le dog day dans le quartier de Bedford-Stuyvesant à Brooklyn. La chaleur attise les tensions raciales entre afro-américains qui demeurent en majorité dans le quartier et le propriétaire d’origine italienne d’une pizzeria.

Les choses dégénèrent et la police tue l’un des afro-américains qui n’était pourtant pas armé. La foule qui a assisté à ce meurtre (c’est l’idée derrière la brutalité policière) en fait porter la responsabilité à Sal (le propriétaire de la pizzeria) et à ses fils et incendie la pizzeria.

Le dénouement est constitué de deux citations. L’une de Martin Luther King :

Violence as a way of achieving racial justice is both impractical and immoral. […] Violence ends up defeating itself. It creates bitterness in the survivors and brutality in the destroyers

La violence comme moyen d’en finir avec la discrimination raciale et obtenir plus de justice est illusoire et immorale. La violence finit toujours par se vaincre elle-même. Elle crée de l’amertume chez les survivants et de la brutalité chez ceux qui détruisent.

Et l’autre de Malcolm X :
…I am not against using violence in self-defense. I don’t even call it violence when it’s self-defense, I call it intelligence

Je ne suis pas contre d’utiliser la violence pour se défendre. Je ne l’appelle même pas de la violence quand il s’agit de se défendre, j’appelle cela de l’intelligence.

Deux opinions contraires sans préséance aucune : c’est au lecteur de choisir laquelle est juste. Classiquement, le dénouement vous dit quoi penser. Ici, on vous incite à penser par vous-mêmes.
C’est le lecteur/spectateur qui devra décider de lui-même qui a raison de King ou de Malcolm X à propos de la violence.

Le dénouement nous place aussi dans un état émotionnel incertain lorsque Mookie rappelle à Sal que Radio Raheen est mort et que l’assurance de Sal lui remboursera sa pizzeria et que Sal lui répond que cette pizzeria, c’était son rêve, qu’il l’avait construite de ses propres mains.

La pizzeria était Sal lui-même, sa destruction est symbolique de la mort de Sal aussi. Finalement, Mookie et Sal ont un point commun. Mais le scénario ne prend pas position. Il y a un conflit émotionnel et il ne sera pas résolu par le scénario. C’est au lecteur/spectateur qu’est confié cette tâche.
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