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TRAGÉDIE, COMÉDIE ET SCÉNARIO

Nous avons vu dans un article précédent que pour écrire une histoire efficace, il était important d’apprendre à distinguer entre tous les différentes effets cognitifs qu’une histoire pouvait véhiculer. En d’autres termes, tout ce qui permet une réaction émotionnelle, un mouvement émotif, du lecteur.

Une seconde étape consiste à repérer dans les textes choisis d’autres auteurs (ceux que l’on apprécie) les différentes structures mises en place pour engendrer dans l’esprit du lecteur telle ou telle réaction émotionnelle.
Il existe donc autant de structures singulières que d’effets cognitifs recherchés par un auteur. C’est comme si chaque effet cognitif avait sa propre recette. Et vous allez fabriquer vous-mêmes votre propre livre de recettes accumulant tout un corpus de scénarios que vous avez tout particulièrement appréciés.

Il faut donc identifier et trouver les différents ingrédients qui entrent dans la constitution de l’effet cognitif voulu et de les combiner afin de produire cet effet. Le tout premier endroit où l’on doit chercher est dans l’intrigue elle-même. C’est dans cet espace, différent de l’exposition et du dénouement, que les auteurs mettent habituellement en place la structure singulière qui leur permettra d’atteindre à un certain effet cognitif.

Une fois qu’un auteur a compris comment un autre auteur est parvenu à créer tel effet dans l’esprit du lecteur (identification de l’effet et du moyen pour l’achever), il peut se servir de ce modèle pour émouvoir le cœur et l’esprit de son lecteur.

Ainsi, cet auteur aura à sa disposition un catalogue de modèles dans lequel il pourra choisir celui qui convient le mieux à son expression personnelle.
Cette expression personnelle consiste à se demander dans quelles contrées psychologiques souhaitons-nous emmener notre lecteur, quelle émotion, quelle idée, quelle perspective voulons-nous qu’il emporte avec lui. Le premier pas est donc une décision.
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AARON SORKIN : L’IDÉE

Avoir une idée n’est pas difficile (même si l’on estime parfois en manquer). Toutes les idées, cependant, ne sont pas aptes à devenir une fiction dramatique.

Une idée de fiction, selon Aaron Sorkin, introduit un élément de perturbation dans ce qui pourrait apparaître autrement comme un simple quotidien.

Une idée devient possible pour une fiction dès que, dans l’énoncé de celle-ci, vous ajoutez mais…, sauf que…, et alors… c’est-à-dire dès que vous introduisez une rupture dans le quotidien ou le projet d’un personnage.

Par exemple, dans Seul au monde, Chuck Noland est un habitué des voyages autour du monde pour FedEx. C’est alors que, lors d’un vol de routine pour solutionner un problème urgent, son avion s’écrase sur une île déserte.
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AARON SORKIN : INTENTION ET OBSTACLES

Pour Aaron Sorkin (auteur de The Social Network, Steve Jobs…), tant qu’une intention n’est pas clairement introduite, l’histoire n’a pas réellement commencé.

Intention et Obstacles

Pour Aaron Sorkin, c’est en ayant en tête une intention et au moins un obstacle qu’on obtient une matière dramatique peut-être encore brute et informe mais suffisante pour écrire une fiction. L’intention, c’est quelque chose que l’on veut vraiment (c’est un désir que l’on ne se contente plus de rêver, c’est un besoin à satisfaire).

Cette volonté fondamentale d’obtenir quelque chose est contrariée par un obstacle. Quelque chose ou quelqu’un se mettra en travers de notre chemin pour nous empêcher de réaliser ce à quoi nous tenons pourtant tant.

Ce qui interférera sur notre volonté ne peut être quelque chose de bénin. Un personnage rencontrera de nombreux obstacles au cours de l’intrigue. Il tentera de les surmonter ou de les contourner.
Les premiers obstacles seront assez faciles (donnant au personnage une confiance qui se retournera contre lui).

Mais il doit y avoir une tribulation qui en tous points dépasse le personnage qui devra l’affronter. C’est de la dynamique entre une volonté incoercible et une force antagoniste puissante que l’intrigue acquière ce mouvement qui la propulse vers l’avant.
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LA STRUCTURE DU SCÉNARIO ET ARISTOTE

Quatrième partie de notre article commencé ici :
LA STRUCTURE DU SCÉNARIO ET ARISTOTE

Le chapitre XI de La poétique d’Aristote introduit trois concepts fondamentaux :

CHAPITRE XI: Éléments de l’action complexe : péripétie, reconnaissance, événement pathétique.
I. La péripétie est un changement en sens contraire dans les faits qui s’accomplissent, comme nous l’avons dit précédemment (au chapitre VIII : De l’unité d’action), et nous ajouterons ici « selon la vraisemblance ou la nécessité. »

II. C’est ainsi que, dans Œdipe, un personnage vient avec la pensée de faire plaisir à Œdipe et de dissiper sa perplexité à l’endroit de sa mère ; puis, quand il lui a fait connaître qui il est, produit l’effet contraire. De même dans Lyncée, où un personnage est amené comme destiné à la mort, tandis que Danaüs survient comme devant le faire mourir, et où il arrive, par suite des événements accomplis, que celui-ci meurt et que l’autre est sauvé.

III. La reconnaissance, c’est, comme son nom l’indique, le passage de l’état d’ignorance à la connaissance, ou bien à un sentiment d’amitié ou de haine entre personnages désignés pour avoir du bonheur ou du malheur.

Dans la reconnaissance, nous pouvons aussi comprendre l’anagnorisis c’est-à-dire ce que la narratologie moderne a dénommé scène de reconnaissance.
Sommairement, il s’agit de découvrir une identité comme par exemple la reconnaissance d’Ulysse et de Télémaque. J’aime aussi ajouter la prise de conscience de soi-même, c’est-à-dire découvrir en soi une vérité qui a toujours existé mais dont nous étions encore aveugle manquant d’expérience ou de maturité pour s’en saisir.

IX. Il y a donc, à cet égard, deux parties dans la fable: la péripétie et la reconnaissance. Une troisième partie, c’est l’événement pathétique.

X. Quant à la péripétie et à la reconnaissance, nous en avons parlé. L’événement pathétique, c’est une action destructive ou douloureuse ; par exemple, les morts qui ont lieu manifestement, les souffrances, les blessures et toutes les autres choses de ce genre…

Cet événement pathétique est la chose la plus intense, la plus horrible qui se produit dans l’histoire. Habituellement, cet événement est le fait du héros ou le héros le subit.

Comprenons bien que l’usage du mot pathétique vise à donner à l’événement qu’il qualifie un pouvoir d’émouvoir le lecteur.
Par exemple, dans Rosemary’s Baby, cet événement choquant est l’insémination de Rosemary par Satan.
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LA STRUCTURE DU SCÉNARIO ET ARISTOTE

Passons à la troisième partie de notre article commencé ici :
LA STRUCTURE DU SCÉNARIO ET ARISTOTE

Voyons comment Aristote considère ce que nous sommes bien obligés d’appeler une intrigue secondaire.

IV. L’épisode est une partie complète en elle-même de la tragédie, placée entre les chants complets du chœur.
CHAPITRE XII: Divisions de la tragédie.

X. Parmi les fables et les actions simples, les plus mauvaises sont les épisodiques ; or j’entends par « fable épisodique» celle où la succession des épisodes ne serait conforme ni à la vraisemblance, ni à la nécessité. Des actions de cette nature sont conçues par les mauvais poètes en raison de leur propre goût, et, par les bons, pour condescendre à celui des acteurs. En effet, composant des pièces destinées aux concours [cela a rapport à l’origine des tragédies grecques qui étaient représentées dans le cadre de concours dramatiques en l’honneur de Dionysos. Cette tradition s’est perpétuée de nos jours (surtout dans le domaine du scénario, d’ailleurs) en s’ornant d’atours néanmoins plus modernes], développant le sujet au-delà de l’étendue possible, ils sont forcés de rompre la suite de l’action.
CHAPITRE IX: Comparaison de l’histoire et de la poésie. – De l’élément historique dans le drame. – Abus des épisodes dons le drame. De la péripétie (34), considérée comme moyen dramatique

L’intrigue secondaire n’est pas une mauvaise chose en soi si elle est utilisée à éclairer l’intrigue principale. Je vous conseille la lecture de cet article à ce sujet :
DU BON USAGE DE L’INTRIGUE SECONDAIRE

Ce que cherche à dire Aristote, en somme, est de ne pas digresser. Considérons American Beauty. On pourrait croire qu’en effet, l’histoire part dans tous les sens. Et pourtant, il existe bien une structure unifiée.
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