mélodrame

À PROPOS DE GENRE : LE MÉLODRAME (2)

Nous avons commencé dans l’article précédent à explorer le genre du mélodrame et avons tenté de vous redonner l’envie d’orienter votre projet d’écriture vers ce genre que des préjugés infondés sous-estiment.

Continuons cette étude.
Les problématiques soulevées par le mélodrame permettent d’explorer des choses bien plus psychologiques que les autres genres.
Le mélodrame n’échappe pas à la nécessité de s’identifier au personnage principal. Le lecteur doit comprendre les problèmes qui préoccupent ce personnage.

L’auteur doit donc soigneusement préparer le lien qui doit unir le lecteur au héros de son histoire. Ce qui implique que le problème qui mine le personnage principal doit être suffisamment universel pour qu’il puisse atteindre le lecteur rapidement et profondément. C’est quelque chose qui doit être proche de chacun d’entre nous.

Les relations familiales

La complexité des relations familiales sont au cœur du mélodrame. L’acceptation et le rejet particulièrement entre parents et enfants sont des thèmes privilégiés du mélodrame.
A l’est d’Eden par exemple met très bien en valeur cette thématique.

D’autres problématiques telles que l’engagement envers l’autre et l’autonomie sont au centre de fictions telles que Loving dirigé par Irvin Kershner montrant un américain moyen se débattant entre ses démêlés professionnels et des intrigues amoureuses. Cette histoire a par ailleurs été qualifiée de drame socio-psychologique.
Ou bien encore Ennemies, une histoire d’amour de Roger L. Simon et Paul Mazursky d’après le roman d’Isaac Bashevis Singer.

La bande des quatre, quant à elle, pointe sur une crise identitaire. Susie et les Baker Boys de Steve Kloves fait de même. Et dans Vol au-dessus d’un nid de coucou, on peut déceler  la problématique de la conformité aux choses contre le libre-arbitre de l’être humain.
Des thèmes comme la perte, la sexualité, l’ambition, la jalousie, l’envie sont des sujets par excellence du mélodrame.

Ce que ce genre apporte à ces questions, c’est qu’il ne les considère pas avec désinvolture. Il les traite vraiment sérieusement. Et plus ils sont profondément au cœur de l’histoire, et plus le lecteur s’engagera intimement avec celle-ci.

Des sujets actuels

Un des avantages du mélodrame est qu’il aborde des sujets du temps. Il est véritablement dans l’actualité du moment. Ce qui laisse supposer que ce sont des histoires qui pourraient mal vieillir. Mais c’est certainement vrai pour nombre d’elles, cependant, il ressort toujours quelques œuvres magnifiques qui se moquent du temps.

Le mélodrame est capable de traiter des sujets sociaux ou économiques actuels sans honte. Sorti en 1941, Qu’elle était verte ma vallée de Philip Dunne d’après le roman de Richard Llewellyn laisse derrière elle des personnages inoubliables bien que se situant au Pays de Galles au temps de la fermeture des mines.
Ni le temps, ni l’espace n’ont été en mesure d’estomper la lumière de cette histoire.

Peut-être plus contemporains, des thèmes comme la violence faite aux femmes ou aux enfants, les problèmes d’éducation, de religion, de moralité ou bien d’amoralité (les normes éthiques sont différentes entre les individus et en fiction, cela est singulièrement clair entre le protagoniste et l’antagoniste) sont des options de choix pour un auteur s’il s’en empare totalement et non pas comme un outil périphérique de son histoire.

Cette faculté du mélodrame à s’infiltrer partout est la raison pour laquelle la télévision est si friande de ce genre.

Les procédés du mélodrame

Il existe quelques outils dramatiques qui permettent de façonner son histoire pour lui donner cette forme d’expression singulière. Ces outils ne rendent pas pour autant l’exercice purement mécanique. Une histoire sera fonctionnelle et créative aidée en cela justement par quelques mécanismes internes liés à ce genre.

Le protagoniste ne peut être à la dérive dans une histoire. Il lui faut un but. S’il est trop passif, il sera l’objet des intentions des autres ce qui dénature la fonction de ce personnage. Mais des auteurs comme Steven Soderbergh (Sexe, mensonges et vidéo) ou Gus Van Sant (My own private Idaho à la fois drame et Road Movie) sont des exceptions magnifiques.

Il y une histoire, une intrigue et un objectif. Cette triade est d’abord à essayer avant de se lancer dans des projets d’écriture pas nécessairement débridés, plutôt exploratoires de votre propre ambition.

L’un des dispositifs dramatiques qui sied au mélodrame est la triangulation.

La triangulation

La triangulation permet au personnage principal d’explorer deux relations adverses ou contradictoires (selon la théorie Dramatica, le personnage principal est celui qui est dépositaire de l’empathie du lecteur alors que le protagoniste est la fonction de ce personnage dans une histoire. Il est alors un héros lorsque le personnage principal et le protagoniste sont confondus).

Ces deux relations représentent pour le héros deux choix divergents. Ce qui revient souvent à deux moyens pour lui d’atteindre son objectif. En explorant ces deux relations, l’auteur donne au mélodrame de l’amplitude. L’histoire gagne en profondeur, surtout psychologique.

Un exemple de triangulation serait une héroïne qui aurait perdu l’amour de sa vie dans un accident de voiture. Son objectif alors serait de continuer à vivre dans la douleur de cette perte.
Mais voilà que surgit un nouveau prétendant. Le triangulation est alors établie entre le défunt (qui hante encore la vie du personnage principal) et ce nouvel amour qui se présente à elle.

La première relation (le souvenir de l’amour perdu) favorise son objectif mais l’arrivée de ce nouveau personnage (la relation avec un nouvel amant) vient perturber la réussite possible de son objectif.
Comme le mélodrame est souvent de ne pas réussir l’objectif pour gagner sur un plan plus intérieur, l’héroïne choisira de se donner un futur en faisant son deuil de l’amour perdu.

L’intrigue joue contre le héros

Spécifique au mélodrame, l’intrigue tend à être utilisée contre le héros et son objectif. Dans une comédie, ce serait plutôt l’inverse : l’intrigue est au service du personnage principal et de son objectif (elle est orientée de façon à ce que ce dernier réussisse à obtenir ce qu’il veut).

L’intrigue d’un mélodrame est de traditionnellement mener le protagoniste vers sa chute (dans le sens où il échoue à accomplir son désir). Dans Boogie Nights de Paul Thomas Anderson, par exemple, nous rencontrons Eddie dont le but est d’être reconnu socialement pour se prouver à lui-même qu’il est de valeur pour la communauté (et sa famille).
Son succès arrive rapidement lorsqu’il devient une star de la pornographie (choix contestable mais tout à fait licite).

Rapidement, cependant, sa chute sera cruelle. Toute l’intrigue (y compris la première partie qui le voit surmonter les difficultés) devient le moyen pour l’auteur de faire la démonstration de la dégradation inexorable de Eddie.
Eddie est la victime de l’intrigue. C’est cette tension constante entre l’objectif du héros et les conditions de l’intrigue qui font du mélodrame un genre très intéressant.

Une fin ouverte sied bien au mélodrame

Traditionnellement, un mélodrame se résout lorsque le protagoniste atteint son but ou non. Les deux options fonctionnent dans ce genre. Cependant, bien que pour la majorité des mélodrames, ces deux possibilités soit de vigueur, ce genre autorise de se poser sérieusement la question d’une fin ouverte (c’est d’ailleurs une particularité du genre moins risquée que pour les autres).

Certaines histoires en effet renoncent à une résolution quelconque. Comme ce premier long métrage de Spike Lee : Nora Darling n’en fait qu’à sa tête. Spike Lee a adopté une forme à la fois documentaire et dramatique en interrogeant Nora et ses trois amants.
Nora Darling n’en fait qu’à sa tête est un modèle alternatif à la classique structure en trois actes. Spike Lee a adopté une structure en deux actes en renonçant ouvertement au dénouement du troisième acte.

Vous devez néanmoins considérer que ce choix qui est offert aux auteurs contemporains peut avoir des conséquences sur la réception de l’histoire. La majorité des lecteurs est habituée à ce qu’il y ait une résolution. Le lecteur attend un dénouement et cela le réconforte en quelque sorte. L’absence d’un dénouement (c’est-à-dire renoncer à un troisième acte) peut le frustrer.
Dans le cas d’une fin ouverte, il vaut mieux s’assurer que les personnalités des personnages soient suffisamment fortes pour engager davantage le lecteur.

La structure au service des besoins de l’histoire

La structure n’est pas un anti-créatif. Elle est au service de l’histoire. Il est clair que le personnage devrait être la clef de toute œuvre dramatique : sa nature (qui il est), ses dilemmes et bien-sûr son but dans cette histoire.

Dans un mélodrame, le personnage est le fondement de l’histoire. Ce sont les relations qu’il faut organiser. Le premier acte a pour exigence que le lecteur se joigne à l’histoire. On trouve comme d’habitude un point majeur à la fin de l’acte Un. Ce sera le passage dans l’acte Deux.
Cet acte Deux est l’intrigue elle-même. C’est dans cet acte Deux que le personnage principal débute véritablement son aventure. L’intrigue est cependant initiée mais pas encore développée dans l’acte Un. Ce sera un incident déclencheur.

L’intrigue est le lieu des confrontations et des luttes (entre les personnages mais aussi en le héros lui-même). C’est au cours de cette intrigue que les relations (si cruciales dans un mélodrame) seront examinées le plus complètement possible.
Avant la fin de l’acte Deux, le héros aura fait un choix. C’est souvent une décision qui lui permet d’achever son arc dramatique (le protagoniste est profondément changé à la fin de l’aventure).

L’acte Trois illustrera les conséquences de cette décision. Notez que nous n’avons pas mentionné la notion de climax (l’ultime confrontation entre le héros et son antagonisme). Il est peut-être plus simple de fonctionner ainsi : un choix décisif suivi des effets de ce choix.
Et si l’auteur décide de clore son histoire avec un dénouement, alors l’acte Trois proposera une résolution à la fois pour l’intrigue mais aussi pour l’histoire dans son ensemble.

2 réflexions sur « À PROPOS DE GENRE : LE MÉLODRAME (2) »

  1. Bonjour William,

    A l’issue de la lecture de tes 2 articles très complets , je crois qu’il faut aussi insister sur l’étymologie de « mélodrame » : drame en musique.

    Quelle idée de réduire ce genre au soap-opéra alors qu’il doit surtout s’écrire et se mettre en scène (se chorégraphier) comme un opéra tout court (avec l’approche et les procédés que tu fais bien de rappeler).

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