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ÊTRES DE FICTION : ORIGINE ?

Nous pouvons dire qu’il y a cinq sources possibles d’où peuvent s’écouler des êtres fictifs.

  • L’idée que nous avons d’une histoire qui impose alors ses personnages,
  • L’inconscient qui cache en nous nos propres personnages qui restent encore à découvrir,
  • L’inspiration que nous procure les arts, la musique ou la nature,
  • Des personnes réelles,
  • Des personnages que nous assemblons en puisant ci et là des caractères appartenant à des personnes réelles ou bien à d’autres personnages de fiction.

Souvent, les sources se mélangent surtout lorsque nous confrontons certaines limites imposées par une source. Un point important dès maintenant : un personnage n’est pas une histoire.
Certes, un être de fiction est capable de toucher son lecteur émotionnellement, moralement ou psychologiquement. Néanmoins, si l’on se contente de cela, tôt ou tard, ce personnage deviendra ennuyeux. Car on ne le développe pas. On décrit un état.

Un personnage qui évolue est obligé de changer d’état au cours du récit. Il devra donc assumer une contradiction entre le moment où il nous est apparu (autant si nous en sommes l’auteur que si nous sommes le lecteur) et le dénouement.
Il ne sera significativement plus le même, qu’il change radicalement de personnalité ou bien renforce une position qui était déjà sienne mais instable.

Les sources ci-dessus que cite l’auteur David Corbett sont des opportunités, nullement des obligations. La chose qui compte cependant est que vous ne tombiez pas dans la routine.
La création d’êtres de fiction devrait être une recherche constante, être curieux de ce qu’on n’a pas encore découvert et qui pourrait nous rendre inconfortable, autrement dit, être novateur. Créer, c’est innover.

L’idée de l’histoire

Le souci lorsque des personnages dérivent de l’idée de l’histoire, c’est qu’ils sont souvent mal préparés. Ils manquent de rondeur, de profondeur. Ils leur manquent une troisième voire une quatrième dimension (concernant celle-ci, je vous renvoie à la théorie narrative Dramatica). Ce genre de personnages suscités par l’idée de l’histoire sont tournés en dérision comme des marionnettes.

Parce qu’ils sont seulement considérés sous l’angle de leur fonction dans l’histoire. Et pourtant, ces êtres bien que de fiction ne sont pas dépourvus de besoins, de peurs et de préoccupations qui dépassent très largement les limites imposées par l’histoire.

Un personnage n’est pas seulement un rouage de la narration. Il est d’abord un être à qui il arrive cette histoire. L’idée de l’histoire nous donne une esquisse de personnage.
Pour l’emmener à un niveau supérieur, il nous faut une meilleure compréhension non seulement de cet exact personnage mais aussi de tous ceux qui viendront peupler cette histoire et que l’idée seule de celle-ci ne nous a pas encore permis d’identifier.

Ce sont les personnages qui donnent vie à l’histoire. Et cette vie est de les voir évoluer dans un contexte, c’est-à-dire le monde de l’histoire. Et c’est cet univers qui exigera les personnages dont vous allez avoir besoin pour conter votre histoire.

Vos recherches sur votre monde vous donneront une foule d’opportunités car vous les utiliserez pour non seulement nourrir votre imagination mais aussi créer de l’empathie envers les personnages soumis aux règles de ce monde.

Un univers et des personnages, voilà à quoi doit aboutir votre idée. Vous gérerez des faits mais pas seulement. Vous allez vous saisir des désirs, des peurs, des forces de vos êtres fictifs et vous allez vous impliquer avec eux dans votre propre histoire.
Et comment s’implique t-on ? En détaillant les personnages ce qui permet d’aller au-delà de l’idée initiale forcément imparfaite car elle reste encore à construire.

Par exemple, l’actualité a attiré notre attention sur la mise au jour d’une corruption au sein d’un ministère et de la tentative scandaleuse pour cacher les faits. Vous imaginez alors un personnage, votre héros, qui sera ce lanceur d’alerte. L’idée initiale est posée or maintenant, que fait-on ?

Développons le contexte. Votre personnage principal travaille au sein d’un journal d’investigation. Certes, on aurait pu aussi considérer qu’il travaille pour le lobbying qui est responsable de la corruption et qu’une prise de conscience l’ait poussé à révéler la vérité.

Ce lieu qui porte en lui le contexte devrait me permettre de m’étendre davantage sur la personnalité de mon personnage. J’aimerais que ressortent à la fois les aspects cynique et humain de cet être.
J’envisage donc deux autres personnages qui refléteront l’un le côté cynique de mon héros qui comprend et accepte l’appât du gain puis un autre personnage dont la morale illumine quelques prises de conscience chez notre personnage principal.

C’est de la lutte entre ces deux extrêmes que l’on peut déjà travailler sur un conflit intime et personnel. Et ce contexte, vous pouvez le déplacer dans n’importe quel genre car ce n’est pas le genre qui décide de votre histoire ni de ses personnages.

Un genre, c’est juste un type d’histoire avec certaines conventions. Ce sont donc les expectations du lecteur auxquelles un genre apporte une réponse. Le travail consiste à les honorer et à les outrepasser comme de prendre le lecteur à contre-pied de ses attentes tout en les satisfaisant à d’autres moments de l’histoire.

Les conventions ne sont pas des contraintes. Elles sont au contraire des guides vers d’autres possibilités comme la création de personnages par exemple.
Mon exemple de corruption peut naturellement s’orienter vers le thriller. Si je veux en faire un récit d’horreur, je le peux tout autant. Je peux créer un monstre échappé d’un laboratoire (ou volontairement lâché dans la nature), décrire ses méfaits et comment il sera en fin de compte détruit tout en laissant planer tout au long de l’histoire l’idée de la corruption qui a mené à la création de ce monstre.

La clef consiste à s’échapper des restrictions que l’on s’impose parfois soi-même. Il faut que nos personnages aient la capacité de nous surprendre, de sortir du cadre rigide de l’histoire tout en répondant aux exigences de celle-ci (les événements et les thèmes convoqués par l’histoire).

Les personnages agiront librement (lors de vos relectures, vous pourrez d’ailleurs supprimer ou étoffer certains comportements) tout en se conformant en quelque sorte (comme si nous les freinions) aux exigences de l’histoire.

L’idée de l’histoire porte en germe des thèmes. Ces thèmes seront alors incarnés par des personnages. En travaillant sur votre monde, vous découvrirez les thèmes à explorer, vous imaginerez les événements qui pourraient signifier ces thèmes et vous pourrez comprendre comment et pourquoi vos personnages se retrouvent dans ces situations.

L’inconscient

Par définition, on n’y a pas accès. Et nos rêves s’évaporent bien trop vite pour qu’on puisse les prendre à pleines mains et les façonner en un matériel dramatique.
Nos rêves éveillés cependant sont beaucoup plus créatifs. Ne dit-on pas que c’est lors d’un de ses rêves éveillés que Mary Shelley imagina la figure du monstre Frankenstein (de laquelle elle créa le savant désespéré) ?

Disons que c’est intuitivement que nous pourrons prendre des idées de personnages et rendre ces êtres plus complexes, en faire une version plus nuancée. Il faut les laisser mûrir, se souvenir d’eux par moments, observer ce qu’il se passe dans la réalité tout autour de nous (nos rencontres par exemple) tout en projetant sur la toile de fond de cette réalité la silhouette d’un personnage sur lequel nous travaillons dans la solitude.

Cette approche intuitive de nos personnages est certes une bonne chose. Seulement, c’est au détriment de l’histoire qu’elle fonctionne. En se concentrant sur le personnage, on oublie l’histoire. Parce que d’un côté, vous avez le rêve. Et de l’autre, la réalité de votre fiction. Et ces deux-là vont à contre-sens l’une de l’autre.

La réalité de votre fiction vous oblige à élargir vos personnages dans des directions que vous ne vouliez peut-être pas qu’ils prennent pour commencer. Et ces personnages qui surgissent de nulle part, dont les contours flous se dessinent maladroitement sur l’écran de votre imaginaire, devront s’intégrer dans des séquences d’événements, réglées selon une causalité déterminée qui permet le développement du thème, de ce que vous avez à dire, mais qui force vos personnages dans des situations qu’ils n’ont pas voulues pour commencer.

On peut tenter de fondre le désir onirique et le besoin narratif en plaçant un personnage rêvé (ou désiré) dans une situation dramatique en cours de déploiement. On peut alors observer différentes réactions à ce qu’il se passe dans la scène (on se retrouve avec autant de scènes que de réactions envisagées).

Ce qui peut être étonnant, c’est que de poser des situations dramatiques qui n’ont pas encore de dénouement (et qui nous parle ou nous tourmente depuis très longtemps) avec un personnage plus rêvé que pensé fera remonter en nous des combats oubliés, des demandes insatisfaites et douloureuses, des promesses faites ou reçues qui furent autant de mensonges et des humiliations que nous avons cru dissipées.

L’art ou la nature comme source d’inspiration

L’inspiration nous envahit au pied d’un arbre ou devant une œuvre d’art. Alors on personnifie le ressenti. Il se crée une sorte d’anthropomorphisme entre la vague d’émotions que nous procure un spectacle naturel comme cet arbre tortueux dont on imagine le combat pour avoir résisté aux intempéries et on incarne ce combat.

La silhouette qu’on imagine peut être très précise, aussi exacte que ce personnage peint ou sculpté. Seulement, la personnalité que l’on plaque sur cette invention a tendance à rester telle quelle. On a quelques réticences à décrocher de la première impression. On hésite à étoffer la psyché du personnage parce que l’on craint de perdre cette première impression, de l’édulcorer en donnant à cet être, que nous avons comme idéalisé devant la nature ou l’art, d’autres traits de caractère afin de lui offrir la vie.

L’art ou la nature sont de belles sources d’inspiration. Mais il faut penser le mouvement et non seulement la forme arrêtée qu’ils ont suscitée en nous. Il faut que notre inspiration évolue. Il ne faut jamais cesser de penser les personnages même lorsqu’ils ont été figés dans des mots sur une page ou dans des images.

Vous avez créé un personnage. Vous pensez en avoir fait le tour parce que vous avez mis le mot fin sur un projet. Non. Pensez votre personnage de nouveau.

Comment le penser ? Considérez La laitière de Vermeer. Et imaginez que vous rencontrez ce personnage. Vous passez un peu de temps ensemble. Vous conversez sur quelques sujets. Cette rencontre n’est pas anodine. Peut-être ne reverrez-vous jamais ce personnage mais comment cette rencontre vous a t-elle affectée ?

C’est vous certes qui avez amené les sujets dans votre conversation fictive. Mais qu’a répondu ce personnage ? Quels mots avez-vous mis dans sa bouche ? Il est probable qu’il y a là un amalgame de plusieurs expériences que vous avez vécues. Mais que veut ce personnage ? Pour lui donner de la vie, vous devez briser l’immobilité éternelle dans laquelle un artiste un jour l’a placé.

La nature et l’art possèdent une immédiateté puissante. Et cela a un effet sur votre cœur et votre esprit. Cette simple vérité d’un portrait par exemple peut être tout ce dont vous avez besoin pour commencer un nouveau personnage. Mais ce portrait seul ne peut suffire.

La musique aussi peut engendrer des silhouettes. Et ce rythme peut suggérer la même mobilité et capacité à changer des êtres humains ou du moins lorsqu’on décrit des caractères humains dans un être de fiction.

Nous pouvons personnifier tous les objets. Ce pouvoir néanmoins ne peut être efficace si nous ne cherchons pas à faire de cet objet un sujet avec tout le potentiel que ce sujet possède déjà en lui.
Et c’est à l’auteur de prendre à pleines mains ce matériau et de lui donner une liberté et une capacité à surprendre qui créeront une fascination.

De vraies personnes

C’est la source la plus immédiate et évidente pour créer des personnages de fiction. Les vraies personnes possèdent déjà la profondeur et la réalité que vous recherchez (ou que vous ne soupçonniez même pas encore).

Il faut prendre garde cependant à ne pas être trop orgueilleux et croire que l’on connaît tout de l’autre. Cet être avec qui vous avez vécu tant d’expériences, de joies, de peines, d’aventures, le connaissez-vous vraiment ?

On ne peut pas être invité dans la vie intérieure d’autrui. On a même des difficultés à rentrer dans la nôtre. Pourtant, c’est d’abord en nous qu’il faut chercher pour comprendre le personnage que nous cherchons à inventer.

Et encore, se fonder sur soi-même pour la création de personnages de fiction est une gageure tellement sommes-nous aveuglés par nos propres illusions. On cherche tellement à s’expliquer qu’on finit par ne plus rien entendre.

lecteurUNE AFFAIRE DE LECTEUR

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