Dramatica

DRAMATICA : LA THÉORIE EXPLIQUÉE (125)

Chapitre 33

L’art de la narration

Quatrième étape : la réception de l’histoire
Le lecteur
Qu’avez-vous en tête ?

Peu d’auteurs écrivent des histoires sans au moins considérer ce qu’elles provoqueront à la lecture ou à la vision sur scène ou sur écran. Au moment où cela commence à préoccuper l’auteur, nous avons atteint la problématique de la réception de l’histoire par le lecteur.

Soudain, nous devons envisager plus que notre message. Nous devons anticiper la manière dont il sera reçu.

L’une des toutes premières questions est de savoir comment nous voudrions qu’il soit reçu. Et partant, qu’espérons-nous de l’impact qu’il aura sur le lecteur.

[Il y a sur Scenar Mag, toute une série d’articles dénommés Scénario Modèle. Le principe d’analyse des exemples cités dans ces articles est de considérer l’effet d’une histoire et de remonter à rebours les différentes étapes qui ont permis d’obtenir cet effet. C’est un peu ce que propose Dramatica dans son approche de la réception de l’histoire par le lecteur]

Peut-être cherchons-nous à éduquer notre lecteur ou bien à le persuader d’adopter un certain point de vue. Ou de le convaincre de céder aux exigences d’une certaine réalité, d’une certaine perspective (lui ouvrir les yeux en quelque sorte).

Nous pouvons provoquer le lecteur ou l’inciter à prendre acte en regard d’un certain sujet. Nous pouvons ouvertement le manipuler et le lecteur le sait ou alors sournoisement l’entraîner sur des voies étranges sans même qu’il s’en rende compte.

Quelle que soit l’intention de l’auteur, elle est définitivement formée par qui il est mais aussi par qui cet auteur essaie d’atteindre.

A qui parlez-vous ?

Si vous lisez mes articles, c’est qu’ils vous semblent utiles quelque part. Mes articles entrent dans le détail de l’écriture scénaristique et si cela vous intéresse, c’est que probablement vous cherchez à exprimer quelque chose auquel vous pensez ou que vous ressentez. Pour une raison quelconque, vous avez décidé de transmettre quelque chose de vous sous une forme qui permettra de le communiquer.

La question primordiale devient donc de savoir à qui l’on s’adresse. Ce pourrait être seulement vous-même. Vous voudriez peut-être mettre par écrit quelques sentiments éphémères dont vous voudriez garder la trace pour vous les remémorer plus tard.

Peut-être avez-vous envie de capturer le mouvement incessant et désordonné de vos pensées et de le suspendre pour prendre sur lui un certain recul et en comprendre la forme.
La recherche de soi est souvent le but de l’effort fourni par un auteur.

Écrire pour quelqu’un d’autre

Et si vous écriviez non pour vous-mêmes mais pour quelqu’un d’autre ? Vous pouvez le faire à travers une lettre ou un mail à un proche ou à un moins proche, c’est-à-dire à un unique individu.
Vous pourriez vouloir écrire un discours pour un public plus large, que ce soit pour une entreprise, une institution. Vous pourriez vous lancer dans la création d’un manuel scolaire ou commencer une œuvre que vous ne finirez jamais et qui s’adresserait à l’humanité tout entière.

Plus la taille du public augmente, plus celui-ci varie. Viser alors un lectorat particulier devient moins pratique et les symboles utilisés pour communiquer vos pensées et vos sentiments deviennent certes plus universels (pour être perçus par le plus grand nombre) mais simultanément moins spécifiques, donc moins compréhensibles et donc un risque que votre message soit mal interprété ou ignoré.

Donc, la largeur du public peut varier de un au monde entier. C’est une multiplicité de lecteurs allant de soi-même aux autres. Connaître à qui l’on s’adresse est essentiel pour déterminer la forme et le format de son discours. Cela permettra de choisir le moyen le plus efficace pour communiquer.
Mais aussi ce que devra être cette communication, c’est-à-dire peut-être que raconter une histoire, par exemple, sera le moyen le plus efficace pour transmettre son message.

Dramatica et la communication

La théorie narrative Dramatica n’explore pas tout ce qui est possible en communication. Ce n’est pas son but. Dramatica considère que les histoires que l’on raconte sont comme un modèle de nos esprits (en particulier, comment nos esprits résolvent les problèmes qu’ils affrontent au quotidien).
Dramatica a tenté de théoriser cette approche et d’en faire quelque chose de pratique, d’utile pour un auteur.

L’une des notions de Dramatica est le Grand Argument Story. Le Grand Argument Story est au cœur de la relation entre le locuteur et son interlocuteur (quel que soit ce dernier et sa taille).

L’interlocuteur est soi-même

Il peut paraître banal ou étrange d’écrire sur soi-même. Pourtant, il est indubitablement bénéfique de se prendre soi-même comme sujet de discussion. Ne serait-ce qu’en regard d’une satisfaction personnelle.

Affronter ses propres sentiments, découvrir et cartographier ses tendances et inclinations aidera grandement l’auteur à comprendre ce qu’il écrit et participera même de la structure du projet en train de se faire.
Paradoxalement, parler de soi permet de devenir plus objectif dans sa façon d’approcher son lectorat. Et gagner tout autant en discernement et satisfaction.

L’auteur est le personnage principal

Faites l’expérience d’être vous-mêmes le personnage principal de l’histoire que vous écrivez. Et placez quelqu’un avec lequel vous avez un conflit comme Influence Character.
Puis reprenez la lecture des articles sur la théorie narrative Dramatica ou au moins le Chapitre 24 sur les appréciations ou Story Points.

Puis, réécrivez cette même histoire mais cette fois, vous serez l’Influence Character et le précédent Influence Character deviendra le personnage principal.
Puis comparez les deux résultats. Vous vous apercevrez sûrement que les deux histoires partagent des Story Points communs et diffèrent sur d’autres.

Ces similarités et ces divergences vous apporteront toute une perspective nouvelle sur les relations conflictuelles que vous entretenez avec votre adversaire. Et souvent, cet adversaire est l’auteur lui-même. La personne avec lequel il est le plus en conflit est lui-même.

L’exercice décrit un peu plus haut, vous n’êtes pas obligé de le faire. Je cherchais à mettre en avant que nos pensées et nos sentiments, nos passions, nos jugements, nos raisonnements peuvent être saisis de manière plus objective lorsque nous tentons de les manifester par des mots, de les poser devant nous plutôt que de les savoir (espérons-le) caché au fin fond de nous.

Matérialiser dans la confusion, nos sentiments sont plus révélateurs de significations que de les subir le long du chemin. Et puis, comment pouvons-nous même espérer comprendre l’autre avec un regard tout imprégné de nous.

En fait, ne portez pas un regard personnel sur ce qui vous entoure sans comprendre a priori ce regard. N’imaginez pas ce que vous feriez si vous étiez à la place de l’autre. Car si vous étiez à cette place, vous feriez exactement comme l’autre. Puisque vous deviendriez cet autre.

Mettez-vous plutôt dans sa situation et réagissez comme vous le feriez et non pas comme il aurait dû le faire.

Aller à sa rencontre

C’est à cela que sert l’écriture sur soi. Elle tente d’expliquer ce que c’est que d’être dans un certain état d’esprit. Et lorsque nous en avons décrit les contours, il est peut-être plus facile d’y retourner si nécessaire.

Les images décrites ne pourraient avoir de significations que pour nous-mêmes. Capturer ce qui est ainsi immatériel est cependant extrêmement utile lorsqu’il s’agit ensuite de le communiquer à d’autres.

Communiquer un réalisme émotionnel implique connaître soi-même cette émotion. Quel outil plus intuitif que ces aperçus émotionnels pour générer (ou à régénérer) chez autrui des sentiments que nous cherchons à transmettre ?
Pour créer un sentiment chez quelqu’un d’autre, il faut l’avoir déjà expérimenté.

Qui est JE ?

Pour l’auteur, JE est le même lorsqu’il l’écrit et lorsqu’il le lit. Par contre, pour le lecteur, le JE qu’il est en train de lire est quelque chose de tout à fait étranger à lui-même.

Dans la vie, il est difficile d’avoir au même moment deux points de vue sous des angles différents. En fiction, c’est possible. Elle nous permet par exemple d’observer un même événement sous deux angles opposés. Ainsi, nous pouvons à la fois observer les actions et les réponses du personnage principal tout en vivant l’histoire (en en faisant du moins l’expérience) à travers son propre regard.

Cela crée un modèle d’ingérence dans la vie de quelqu’un (même si c’est un personnage de fiction) qui apporte bien plus de profondeur et de signification que si nous examinions chacune des vues séparément.

Prudence

Lorsque nous écrivons pour être lu et que nous assumions que les autres partageront notre point de vue, c’est être bien présomptueux.
Communiquer, c’est non seulement voir les choses de notre côté mais c’est aussi surtout tenter de comprendre comment l’autre voit les choses.

On peut mettre ainsi en avant de possibles erreurs de jugement avant que celles-ci ne causent un dommage irréparable dans la relation.
Attention, cependant, à ne pas faire une certitude de ce que vous croyez apercevoir chez l’autre. L’âme est insondable et nécessite quelques précautions dans son approche.

Autrui en tant que groupe

On ne peut appréhender un groupe comme un ensemble. Ce groupe est constitué d’individus qui partagent durablement ou de manière temporaire un intérêt commun ou un trait de caractère commun.

Le thème qui unit pourrait être une idéologie, une occupation, une condition ou bien une situation. Parfois le seul lien qui rassemble est un rassemblement de personnes qui forment alors un public.

Réunis dans une salle de cinéma par exemple, les gens présents sont liés par un intérêt commun. Ils peuvent être des fans d’un auteur comme ceux qui apprécient Stephen King ou bien parce qu’ils sont fascinés par l’épouvante et l’horreur ou encore parce que le sujet abordé les interpelle.

Ceux qui commencent à suivre une série le font en tant qu’individus. Ce n’est qu’après qu’ils deviennent un groupe parce qu’ils partagent une expérience commune.
Et puis un groupe, suivant sa taille, peut évoquer tout un courant culturel. Une œuvre de fiction est capable d’assumer un tel courant.

Qu’est-ce qui nous lie ensemble ?

Qu’est-ce qui rend captif un groupe d’individus ? Pourquoi réunissons-nous devant le pilote d’une série ? Alors que nous connaissons à peine ce que nous allons voir ou expérimenter.

Avant les rapports qui vont unir les individus, il y a d’abord l’individu. Chacun est réactif et réceptif suivant les mêmes processus mentaux. C’est cette apparente identité dans la diversité (c’est-à-dire comment nous formons nos idées, la communauté d’idées est autre chose) qui fait que nous appartenons au genre humain. Nous faisons tous partie de ce même groupe. Nous partageons tous la même humanité.

Identification symbolique

A présent, si vous avez suivi cette série d’articles sur Dramatica, vous devriez connaître la différence entre Storyforming (c’est la structure en fait) et Storytelling (qui consiste à raconter une histoire).

Pour Dramatica, une communication claire, évidente exige un minimum de structure (c’est-à-dire de Storyforming).
Pour qu’elle soit clairement reçue cependant, il est nécessaire que le récit soit approprié dans ce sens.

Qu’est-ce qui rend le Storytelling approprié ? Le fait que les symboles utilisés pour encoder le Storyform (autrement formulé les illustrations, situations, circonstances, dialogues, événements, personnages… que vous inventerez pour raconter votre histoire) soient compris par le lecteur visé à la fois en dénotation et en connotation.

Misez toujours sur l’intelligence de votre lecteur. Ses réminiscences interviendront aussi dans la réception de votre histoire. Par contre, si votre lecteur interprète mal les symboles, le message sera affaibli ou perdu en encore pollué par d’autres choses qui viendraient se greffer sur lui.

S’identifier à son lecteur n’est pas suffisant. On doit aussi comprendre qui il est. Il faut connaître ne serait-ce qu’un peu à qui l’on s’adresse. Il vaut mieux se sentir comme appartenant au même groupe que son lecteur pour que notre message soit accepté de celui-ci.

Mais rien n’est moins certain. Ce n’est pas parce qu’on pense s’être identifié comme appartenant à un groupe que celui-ci est prêt à recevoir notre message. Ou à le recevoir correctement. L’auteur doit rester quelqu’un qui s’engage s’il veut échapper à la médiocrité.

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