Dramatica

DRAMATICA : LA THÉORIE EXPLIQUÉE (119)

Encodez le thème pour d’autres lignes dramatiques

Le thème du personnage principal suit la plupart des lignes directrices qui gouvernent le thème de l’Objective Story. En fait, l’approche fondamentale pour illustrer le conflit qui consiste à ne pas l’adresser ouvertement mais en faisant un double appel vaut pour les quatre lignes dramatiques.
D’abord à un équilibre entre la variation de type qui sera le Range et son contrepoint appuyant le focus sur l’une et l’autre à tour de rôle. Et simultanément aux deux autres variations de la même quaternité thématique (puisque ce sont les variations de type qui communique le thème).

La principale différence dans l’illustration du thème entre les lignes dramatiques se situe dans la manière dont ce conflit est visé par la ligne dramatique.

Pour la ligne dramatique du personnage principal, seul celui-ci sera conscient du conflit thématique dans le domaine qui est le sien (pour les termes de Dramatica, je vous renvoie au sommaire).
Des personnages secondaires ou des actions et des événements pourraient par contraste apporter de la matière thématique (une matière façonnée par l’auteur pour qu’elle soit perçue par son lecteur sous l’apparence qu’il souhaite) mais dans le cas du personnage principal, seul cet être particulier et indispensable au récit les observera ou les ressentira.

Par exemple, notre personnage principal est dans un restaurant où il déjeune. Au-delà de la devanture du restaurant, de l’autre côté de la rue, il voit un homme affamé fouillant dans une poubelle dans l’espoir de quelques restes.

L’attention du personnage principal se déplacera de l’homme au loin à l’homme plus proche de lui qui se lève de sa table en laissant son repas à moitié consommé.
Personne d’autre (à part le lecteur) ne peut comprendre ni ressentir cette scène sauf le personnage principal.

Cet exemple est assez subtil comme début d’un argument qui pourrait procéder de Morality contre Self-Interest.

Pour rappel, le conflit thématique s’exprime au-travers d’une même quaternité de variations de type (qui est, en un autre terme, une quaternité thématique) par l’assemblage de deux variations de type qui constituent une paire dynamique (puisqu’elles se présentent en diagonale dans la quaternité).

Le thème est donc la matière narrative de Morality contre Self-Interest et non pas seulement Morality ou Self-Interest.

Dans notre exemple, cette illustration (ce que Dramatica nomme l’encodage) ne permet pas vraiment de savoir laquelle de ces deux variations sera le Range et laquelle sera donc logiquement son contrepoint. Nous pouvons y voir cependant qu’elle met en place l’information qu’il existe des nantis et des laissés-pour-compte.

Elle n’affirme néanmoins aucun jugement de valeur. Nous ne devinons pas vraiment lequel de ces deux hommes (celui qui observe et celui qui se lève de table abandonnant la moitié de son repas alors que manifestement, un autre homme en aurait la nécessité) incarne Morality ou Self-Interest.

Une matière dramatique intéressante serait que le maître d’hôtel remarque que notre personnage principal semble être gêné par le spectacle qui s’offre à lui dans la rue et se précipite pour lui dire que le serveur va demander à l’homme affamé de s’éloigner et que notre personnage principal sorte de sa poche quelque argent et réponde au maître d’hôtel de lui apporter plutôt un repas.

Nous placerons alors un coup de théâtre lorsque l’homme affamé refusera violemment le repas apporté par le serveur. Il est toujours profitable de surprendre le lecteur sur ses expectations. Qu’avons-nous dit à travers cette illustration sur la valeur relative de Morality contre Self-Interest ?

Laquelle de ces deux variations apparaît comme Range ?

Dans cet exemple, nous ne jugeons pas le personnage principal sur le résultat de sa décision (ou de ses actions selon toute autre circonstance). Nous portons plutôt un jugement sur la valeur relative de Morality et de Self-Interest.

Par contraste, l’illustration du thème relatif à l’Influence character est conçue pour poser un jugement de valeur sur cet Influence Character lui-même.
Le personnage principal nous renvoie son regard alors que ce qui nous est donné avec l’Influence Character est cet être lui-même. Nous le posons comme objet et nous jugeons cet objet.

En tant que tel, nous évaluons la pertinence des actions et des décisions de l’Influence Character. Ceci sera en partie accompli en montrant si l’impact des actions et des décisions de l‘Influence Character sur l’équilibre entre Range et son contrepoint résulte en un changement positif ou négatif.

Supposons que nous gardions la même scène et que nous ne considérions plus le client attablé observant ce qu’il se passe dans la rue comme notre personnage principal mais comme l’Influence Character.

S’il a été clairement établi dans l’esprit du lecteur qu’il est cet Influence Character, alors le lecteur ne s’interrogera plus pour savoir comment lui-même réagirait dans une telle situation (ce qui est le cas si nous avons affaire au personnage principal) mais comment cet homme réagira dans la situation où il se trouve.

Le point de vue du personnage principal (son regard qui scrute l’horizon) n’est plus approprié. Nous percevons les choses plutôt par dessus son épaule (puisque nous en avons fait l’Influence Character).

Il faut donc aussi éviter de voir les choses par les yeux de l’Influence Character. Ainsi, nous pourrions inclure dans la scène un autre client observant aussi ce qu’il se passe. Ou bien positionner l’action dans la rue. L’idée est de sortir de la tête des personnages et de voir les choses en quelque sorte d’en haut et non plus d’en dedans.

Qu’il soit roman, théâtre ou scénario, un texte ou le média qui le véhicule ont leurs propres forces, faiblesses et conventions dans la manière bien à eux qu’ils ont d’illustrer correctement chacune des quatre lignes dramatiques.

Savoir utiliser tout ce qui existe déjà dans un média tout en innovant, c’est bien cela l’art de narrer et le travail de cet artisan qu’est l’auteur.

L’Objective Story Throughline

C’est-à-dire l’intersubjectivité, la relation de personne à personne, chaque personne étant considérée du point de vue de sa subjectivité (selon la perspective du JE).
Le thème de l’Objective Story Throughline est à la recherche de la signification de la relation qui existe entre le personnage principal et son Influence Character.

Selon Dramatica, c’est une relation essentielle. Sans elle, le récit ne peut pas fonctionner.

Il y a deux manières distinctes d’évaluer les détails de cette relation au cours de son évolution. Cette relation naîtra puis grandira puis se dégradera car comme toutes choses terrestres soumises au changement, elle connaîtra la corruption et la mort.

Ces deux façons d’évaluer (de prendre conscience) de ce qu’il se passe dans la relation ne mènent pas à la même conclusion. La propriété Range et son contrepoint (toutes deux thématiques par nature) reflètent ces deux moyens différents d’appréciation.

Dans chaque relation, ceux qui y sont impliqués semblent avoir une opinion sur ce qu’il est le mieux de faire. On peut le constater dans pratiquement toutes les relations. Les lignes dramatiques du personnage principal et de son Influence Character interfèrent l’une avec l’autre. De la même manière, les lignes dramatiques de l’Objective Story Throughline et de la Subjective (ou Relationship) Story Throughline agiront l’une sur l’autre.

Ainsi, les personnages objectifs et subjectifs auront une opinion à exprimer sur la relation qui existe nécessairement entre le personnage principal et son Influence Character. C’est cette relation que décrit la Subjective Story Throughline.

Comme cette opinion peut venir de n’importe quel personnage, la propriété Range et son contrepoint (de la même quaternité, donc) n’ont pas à être décidées seulement en regard du personnage principal ou de l’Influence Character.

Elle peut même être soulevée et affirmée sans la présence du personnage principal ou de l’Influence Character.

Ces deux là auront tout de même plus d’une occasion d’être ensemble et profiteront alors de ces moments pour argumenter les deux aspects de la problématique thématique (que Dramatica nomme Issue) ce qui permettra d’exprimer le conflit thématique.

Par exemple, dans Quatre mariages et un enterrement, la valeur de Issue est Self Interest. Concernant Charles et Carrie (respectivement personnage principal et Influence Character), Self Interest sera interprété de manière très positive.
En effet, ces deux-là suivent les impulsions de leur cœur et cela nous est démontré sous un jour assez lumineux.

Après le premier mariage, Charles décide de rejoindre Carrie à l’hôtel où elle a trouvé une chambre plutôt que de rester avec ses amis comme cela était prévu.
Dans la voiture après le second mariage, Charles s’interroge si rejoindre Carrie alors qu’elle s’est engagée auprès de Hamish est une bonne idée. Heureusement pour lui, Carrie se sent encore suffisamment libre et tous deux passent la nuit ensemble.

Au mariage de Charles, David parvient à le convaincre de se marier avec celle qu’il aime vraiment. Posé autrement, David lui dit d’oublier Henrietta et de faire exactement ce qu’il a envie de faire. Il doit d’abord penser à lui s’il veut être heureux.
Si on réfléchit un tant soit peu à ces deux personnages, on s’aperçoit que leurs actions sont destinées à servir leurs propres intérêts. Néanmoins, cet acte apparemment égoïste participera à leur bonheur commun.

La quaternité où se trouve Self Interest nous indique que son contrepoint (c’est une paire dynamique) est Morality. Et effectivement, cette histoire nous prouve que de penser d’abord aux autres ne réussit pas vraiment ni à Carrie, ni à Charles.

Après le premier mariage, lorsque Carrie demande à Charles où il loge, Charles décide de rester auprès de ses amis ce qui lui fait perdre toutes chances d’être auprès de Carrie.

Lorsqu’ils choisissent la robe de mariée pour Carrie, Charles lui fait plus ou moins comprendre qu’il l’aime. Mais l’engagement de Carrie auprès de Hamish les retient tous deux d’explorer toutes les conséquences de cette déclaration.

A son propre mariage, Charles ne veut pas renoncer à Henrietta parce qu’il ne veut pas la décevoir. Il veut aussi préserver les invités d’une décision personnelle (s’il suivait vraiment ce que son cœur lui ordonne pourtant) qu’il pense pourrait les blesser.
C’est l’intervention de David finalement qui lui permettra de prendre conscience qu’il doit être enfin heureux.

La confrontation de Self-Interest et de Morality au sein de la Subjective Story Throughline exprimera alors le conflit thématique. Alors que Charles est accusé par Henrietta et toutes ses anciennes petites amies d’être quelqu’un de foncièrement égoïste, c’est cette attitude même qui amène Carrie et Charles à être ensemble.

Échange de valeurs

Ce serait une bonne idée aussi d’éviter qu’un personnage soit seulement Range et l’autre son contrepoint. Ce serait rendre Issue unilatéral sans vraiment explorer la psychologie des personnages. Il sera préférable qu’ils soient Range ou son contrepoint à tour de rôle. Ainsi, Range ou son contrepoint seront l’argument que chacun mettra en avant selon les circonstances.

Comme dans la vie réelle, ce qu’ils font et pensent ne doit pas être jugé foncièrement mal ou foncièrement bien car de leur point de vue personnel, ce qu’ils font et pensent est parfaitement justifié.

Une méthode efficace pour exprimer le conflit thématique (Range contre son contrepoint) consiste à ce que les personnages objectifs donnent leur opinion sur la relation entre le personnage principal et l’Influence Character sans que ceux-ci soient présents dans les scènes en question.

Cela aide à ce que le lecteur ne conçoive pas de préjugés à l’égard de l’un ou de l’autre.

Par exemple, le père de la future mariée prétend que le fiancé n’est pas celui qu’il faut à sa fille parce qu’il n’a pas les moyens de subvenir aux besoins de celle-ci.
La mère de la future mariée contrera les arguments du père en avançant que ce qui compte vraiment est qu’ils s’aiment.

Le père et la mère pourraient être des personnages objectifs discutant de la meilleure façon d’approcher la Subjective Story Throughline qui décrit la relation entre la future mariée (personnage principal) et son fiancée (Influence Character).

A un moment, l’histoire prouvera quel sera le point de vue qu’il faut retenir pour expliquer cette relation. En effet, le questionnement (la question dramatique) devra trouver une réponse sur l’évaluation qui doit être faite de cette relation.

Cette solution pourrait faire la démonstration que la Subjective Story Throughline apparaissent catastrophique selon un standard de valeur et plutôt médiocre selon un autre standard. Dans ce cas, on ne peut pas dire que la relation qui unit le personnage principal et l’Influence Character soit vraiment bénéfique pour l’un comme pour l’autre.

Ou bien la relation pourrait être vue singulièrement banale selon un standard de valeur et excitante de l’autre ou encore très négative ou très positive. Ces perspectives sur la relation sont hautement conflictuelles et ces divergences apportent de la profondeur au thème de la Subjective Story Throughline.

Le travail de l’auteur sera d’équilibrer le débat pour qu’il y ait une véritable interrogation chez son lecteur quant à savoir quelle sera le meilleure évaluation à retenir de la relation entre le personnage principal et son Influence Character.
Il présentera ainsi à son lecteur un tableau bien plus réaliste de la situation.

Chapitre 30 de la théorie narrative Dramatica dès le prochain article.

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