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DIALOGUES & PERSONNAGES : UNE UNITÉ

Pour Neil Gaiman, il serait vain de distinguer entre le travail sur les dialogues et la construction des personnages. En fait, l’un et l’autre désignent précisément la même chose ou comme le suggère Gaiman, dialogues et personnages sont les deux jambes qui autorisent un personnage à marcher.

Création de personnages : terreur garantie pour l’auteur

Le problème majeur de la création de personnages est qu’ils doivent sembler réels. Ils portent en eux une vérité. Mais pas n’importe quelle vérité. Ils doivent être vrais pour le regard de celui qui les crée.

Neil Gaiman ne passe pas des heures à remplir des sortes de questionnaires pour tenter de dessiner les contours de ses personnages. Plutôt, il imagine à quoi ils ressemblent, du moins, l’impression qu’ils donnent dès l’abord d’une première rencontre.

Il cherche surtout à se représenter comment ils parlent. C’est important le choix des mots car le plus gros désavantage du langage est qu’il fixe des choses dans leur élan à aller vers autre chose.

Gaiman prétend même que les dialogues sont le personnage. La manière particulière qu’aura un personnage de s’exprimer renferme tout ce qui fait le personnage.
Non seulement sa personnalité mais aussi son passé, son présent et probablement son futur sont enveloppés par les mots qu’il utilise au quotidien ou bien selon les circonstances.

Vu sous cet angle, il suffit juste d’un peu d’écoute autour de soi pour recueillir suffisamment d’informations pour construire ses personnages et même comprendre un personnage par les mots que les autres emploient à son égard.

Construire un personnage est donc de se saisir de la manière qu’il parle, de ce qu’il dit et comment il le dit. Tentons juste un instant de définir la fonction du dialogue.
Les dialogues sont partout aussi bien en fiction qu’en documentaire, par exemple. En fait, les dialogues ont plusieurs finalités. Ils permettent l’avancée de l’intrigue (la révélation soudaine d’une information a la même puissance que n’importe quel événement). Ils révèlent la personnalité des personnages autrement que par les actions de ceux-ci.

Ils servent à l’exposition en mettant en place des événements passés ou des traits majeurs du monde de l’histoire qu’ils seraient inutiles de reproduire visuellement (du moins de décrire). En un mot, les dialogues participent à l’expérience du lecteur qu’ils enrichissent d’une couleur toute particulière.

Principalement, néanmoins, les dialogues doivent montrer (effectivement, montrer) qui sont les personnages. Un même sujet se voit et s’entend. Son apparence nous renseigne sur ce qu’il veut bien nous donner de lui-même. C’est leur persona.

Ce qu’on entend de lui, n’est-il pas cependant un moyen plus sûr d’aller à la rencontre véritable de cet être ? Est-on davantage troubler par un regard ou par un mot et le ton qui le dit ?

Les dialogues : essence d’un être

Le problème de l’auteur consiste à faire de ses personnages qui ils sont vraiment. Dans la vie réelle, il faut trouver le moment magique où l’on peut en quelque sorte interviewer les gens.
Savoir ce qu’ils ont à dire, c’est vouloir les connaître. Cette connaissance, qui peut être obtenue de plusieurs personnes interrogées, sera la matière dramatique de vos propres personnages.

Pourtant, il est loin d’être facile de transcrire sur le papier ce qu’un interlocuteur a pu vous répondre à l’une de vos questions ou bien la forme que prendra soudainement une conversation lorsque certains sujets seront abordés. Comme le dit Neil Gaiman, lorsqu’on parle, on ne se soucie guère des points-virgules.

Comment résoudre cet épineux problème ? Il faut compresser la teneur des messages, réduire la faconde naturelle des êtres humains ou pour les taiseux, rajouter parfois quelques mots qui décideront définitivement de leur état d’âme à un moment donné.

La plupart du temps cependant, il faut être économe des mots que l’on place dans la bouche de ses personnages. Il faut choisir les bons mots qui les révéleront sans que l’esprit du lecteur ne se mette à vagabonder.

On découvre ses personnages par ce qu’ils ont à dire.

Écoutez ses personnages

Pour Neil Gaiman, on commence par écrire les dialogues. On ne s’interroge pas vraiment encore. On laisse le flux s’écouler. Puis, on se relit et on s’inquiète de savoir ce que ce personnage a cherché à nous dire.

On s’aperçoit assez vite que l’on n’est pas assez à l’écoute. Parce qu’on les imagine, on les voit. Fermons donc les yeux un instant sur notre imaginaire et écoutons davantage cette voix désincarnée qui nous parle et qui nous dit qui elle est.

On dit souvent que les apparences sont trompeuses. C’est réducteur de penser cela. Le paraître, le portrait que nous donnons de nous aux autres n’est pas un mensonge. Cette persona est un moyen de montrer du respect envers une communauté dans laquelle nous prétendons nous intégrer.

S’il y a tromperie sur la marchandise, c’est envers nous-mêmes que nous mentons. Certes, le masque social est opaque. Il ne permet pas aux autres de connaître qui nous sommes vraiment. Nul ne peut pénétrer notre âme par notre reflet.

Mais c’est aussi ainsi que le regard des autres définit qui nous sommes. En offrant au lecteur de quoi nourrir sa vue, son ouïe (et dans la vie réelle, son goût, son toucher et son odorat), nous existons par l’autre.

L’apparence n’est pas trompeuse, elle donne seulement une idée de qui nous voulons être au regard des autres. Et nous sommes sincères la plupart du temps, sauf avec nous-mêmes si nous ne sommes pas capables de discerner notre véritable nature par notre regard intérieur.

D’autres fois, ce sont nos actions, nos décisions, nos choix qui font qui nous sommes. Lors de l’élaboration de ses personnages, l’auteur doit prendre grand soin de ce qu’il fait faire à ses personnages.
Car les gestes nous révèlent bien plus que nous le voudrions. Surtout lorsque nous réagissons instinctivement ou suivant notre intuition.

Mais là encore, nous ne sommes pas certains d’atteindre à la véritable nature de nos personnages. Qu’est-ce qui pourrait les trahir (et qui soit utile à l’auteur) ?

Les mots bien sûr malgré tous leurs défauts pour communiquer sur des choses incommunicables. Le choix des mots, l’intonation, le flux des paroles… tout un ensemble de détails auxquels il faut prêter attention pour connaître véritablement notre interlocuteur.
Comme dans la vie réelle, en somme. Je ne vous cache que c’est un exercice difficile et l’erreur est prompte à surgir. La persévérance est une qualité non négligeable chez les auteurs.

Confiance et méfiance

C’est précisément ce rapport que vous entretiendrez avec vos personnages. Il y a des moments où le personnage sur lequel vous travaillez actuellement sera une part de vous-mêmes et d’autres fois, quoi que vous fassiez, ce personnage ne cessera de vous fuir.

Parfois ce sera l’amour, d’autres fois, l’amour vache. D’autres fois encore, ce sera l’ignorance.

Neil Gaiman a tenté d’expliquer cette étrange relation que nous entretenons avec des personnages que nous avons créés. Quelle que soit la nature de la relation qui nous unit à eux, ce qu’ils font, ce qu’ils disent, ce qu’ils pensent émanent d’abord de nous.

D’abord en germes, ils prennent rapidement vie sur le papier. Et c’est de les voir bouger, de les entendre, de les ressentir qu’il se crée entre eux et nous cette intimité faite de heurts et de conciliations, d’harmonie et de disharmonie.

Même si la relation est douloureuse, tant qu’ils ont quelque chose à dire, quelque chose à faire ou à penser, ils sont en vie. C’est lorsque vous ne les entendez plus qu’il y a véritablement un problème. Il est temps alors de comprendre pourquoi. Qu’est-ce qui fait que votre personnage s’est figé dans une dimension qui n’est ni le temps, ni l’espace mais votre imaginaire ?

Pour Gaiman comme pour beaucoup d’autres auteurs, il y a en chacun des personnages que nous créons une part de nous-mêmes. Il suffirait de la trouver pour nous faciliter les choses. La voie pour y parvenir serait de croire en eux. Croire en ses personnages, c’est les rendre crédibles. Et cette crédibilité passe par leur autonomie.

Cette part de nous-mêmes qui devient autonome peut nous effrayer. Il peut être difficile de se regarder l’âme, d’y trouver quelques traits seulement et de les projeter chez un être de fiction auquel nous donnons ensuite une âme, que nous animons d’abord sur le papier.

Vous devez être prêt à accepter que votre méchant de l’histoire n’est pas un personnage dont vous avez emprunté la personnalité en picorant de-ci de-là des traits de caractère chez des personnes vivantes, historiques ou imaginées par d’autres auteurs.

Ce méchant de l’histoire, cet être mauvais par sa nature même (et malgré que ces gestes peuvent légitimement s’expliquer), c’est en vous que vous l’avez déjà rencontré. Peut-être même l’avez-vous nié avant de le reconnaître.

Nos propres contradictions

Vous êtes une femme, il y a en vous une part qui est homme et votre héros s’inspirera de cette part masculine. Vous êtes un être jeune et vous décrivez un vieillard, trouvez en vous cet être en devenir que vous êtes déjà.

Ne vous opposez pas eux. Écoutez ce qu’ils ont à vous dire. Ce doit être plus simple que de tenter d’expliquer comment nous pouvons nous projeter dans un personnage de fiction.

Bien-sûr, nous ne sommes pas les seuls sur qui nous pouvons compter pour élaborer nos personnages de fiction. Si nous ne sommes pas indifférents aux autres, si nous ne les ignorons pas, nous nous apercevrons bien vite que nous avons déjà en mémoire toute une collection d’êtres humains aux caractères différents.

Que ces caractéristiques soient bonnes ou mauvaises importe peu. Ce qui compte, c’est que vous les reconnaissiez pour en affubler vos propres personnages.
Pour se rendre la tâche plus aisée (et créative), nous pouvons prendre un modèle, un archétype et lui rajouter certains traits de caractère que nous avons observés dans la vie réelle ou que nous avons appréciés chez d’autres personnages de fiction.

Cela impose que nous n’ayons de cesse de faire de nouvelles rencontres. Ce n’est pas seulement de faire une rencontre au détour d’un chemin. Nous faisons de nouvelles rencontres chaque jour dans nos lectures par exemple. Elles peuvent être réelles tout autant que virtuelles.

Et il faut avoir un appétit pour ce genre de choses. Les vraies rencontres, celles de personnes que vous ne connaissez pas encore, sont cependant les plus enrichissantes. Allez vers elles. Avouez que vous êtes un auteur ou une auteure (l’approche peut être différente). Ne préjugez pas de ce qu’ils ont à vous dire. Essayez de briser la glace, de vaincre la distance naturelle (cela peut demander de la persévérance) et puis découvrez qui ils sont.

N’allez pas vers les gens avec des idées toutes faites. Certes, vous détesterez certains individus. Et d’autres personnes vous mépriseront. Pourtant, elles ont quelque chose à vous apprendre. Pour Neil Gaiman, apprendre de ses rencontres passe par une condition préalable : faites-vous confiance.

Une part de vos recherches sera consacré à vos personnages

Ce travail d’enquête est passionnant en soi. Neil Gaiman prévient cependant que cette recherche est très addictive, bien plus que de se documenter sur un lieu ou une activité.
Découvrir qui seront ses personnages (déterminer ainsi ce qu’ils disent, font et pensent) et tout particulièrement dans les rencontres que nous faisons (entre deux portes ou parce que nous les avons provoquées) peuvent devenir prétexte à remettre encore et toujours le travail d’écriture de son scénario (ou de son roman, ou de sa nouvelle…) dans l’attente d’une information que nous croyons manquer.

Ne prenez pas la perfection pour un prétexte. Vous avez déjà en vous toute la matière dramatique que vous pouvez déjà utiliser. Qu’entend-je par matière dramatique ? L’expérience. Ce que l’on recherche chez les autres, c’est une expérience que nous n’avons pas encore faites.

Par exemple, vous voudriez savoir ce que c’est que de marcher sous la pluie pendant deux heures. Vous pouvez acquérir cette expérience en marchant effectivement deux heures sous la pluie ou bien en interviewant quelqu’un qui a marché sous cette pluie et qui vous relate ses impressions et sentiments.

Écrire pour un personnage, c’est se mettre en imagination dans la peau de quelqu’un d’autre. Et parfois, cet autre, c’est vous-mêmes.

De tous les personnages qui entreront dans votre histoire, il sera important de s’assurer que le lecteur discernera chacun d’entre eux. Fuyez la redondance, ne vous répétez pas. Lorsque vous commencerez à faire la liste des personnages possibles pour votre histoire, notez succinctement quelques traits qui les distingueront franchement les uns des autres.

Ne vous préoccupez pas pour le moment des liens qui les uniront. Notez en quelques mots pourquoi ce personnage que vous avez en tête est différent. Justifiez sa présence. Le résultat le plus pratique de cette attention singulière à accorder à chaque personnage est qu’ils seront clairement et distinctement inscrit dans l’esprit de votre lecteur.

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