AU CŒUR EST LE THEME

Le thème de son histoire doit être maîtrisé. Mais qu’est-ce que le thème ?
Le thème est difficile à saisir (si l’on ne s’y est pas habitué). Beaucoup d’auteurs considèrent le thème comme le message à envoyer. Mais ce n’est pas vraiment cela. Ce n’est pas le sujet de son histoire, non plus. Les problèmes d’addiction, par exemple, sont un sujet pas un thème.

Robert McKee définit le thème comme une idée directrice, une idée force (controlling idea) utilisée pour communiquer une leçon d’ordre émotionnel.

Quant à John Truby, voici ce qu’il en dit :
The writer’s view of the proper way to act in the world.
Le point de vue de l’auteur sur la bonne manière d’agir dans le monde.

Truby définit donc le thème comme un argument moral.
Lire à ce sujet :
LE THEME : ARGUMENTATION MORALE (1)
LE THEME : ARGUMENTATION MORALE (2)

Lorsque vous vous lancez dans le processus d’écriture de votre scénario, autant savoir ce que vous avez à dire.
Quel est le but de votre histoire ?
En vous posant cette question, vous vous interrogez sur votre thème.

Ce n’est pas tant l’intrigue sur lequel vous devriez vous concentrer mais sur le thème. Imaginez :
Que se passerait-il si un homme acquerrait les pouvoirs de Dieu ?
Avec cette question en tête, vous savez où vous allez, vous avez quelque chose à dire.

Un problème moral central

Déterminer un problème moral qui se pose au protagoniste est probablement un bon moyen d’aborder votre thème. Il faut que ce problème moral aboutisse, cependant, à un dilemme moral.
Lorsque ce problème se fonde sur une faiblesse dans la personnalité du protagoniste, vous pourriez alors créer une ligne dramatique pour votre thème. Le choix moral que devra faire le protagoniste à la fin de l’histoire se concrétise dans une révélation thématique.

Cette faille dans la personnalité du protagoniste blesse les autres. Elle pourrait être, par exemple, de l’arrogance.
Quelques astuces dramatiques que vous pourriez suivre pour établir une ligne thématique dans votre histoire :

scottieVertigoCréez une faille morale chez votre personnage principal.

Pour être considérée comme une faiblesse morale, le personnage doit pouvoir blesser les autres d’une façon ou d’une autre. Du moins, c’est ainsi que cette faiblesse se manifeste aux yeux des lecteurs.
Par exemple dans Sueurs Froides de Alec Coppel et Samuel Taylor, d’après le roman D’entre les morts de Pierre Boileau et Thomas Narcejac (dirigé par Alfred Hitchcock en 1958), l’acrophobie de Scottie cause la mort d’un policier qui a tenté de l’aider et de Madeleine.

jumeauxJuliusCréez un problème moral soulevé par l’histoire qui sera exacerbé par la faiblesse du personnage.

L’idée est de faire ressortir la faille dans la personnalité du personnage au fur et à mesure que l’histoire progresse. L’objectif personnel du personnage sera de surmonter ce défaut de caractère qui le mine de l’intérieur (s’il y parvient du moins).

L’arc dramatique d’un personnage (en quelque sorte son histoire personnelle telle qu’elle se montre au lecteur) se réfère à quelque type de combat que doit livrer ce personnage afin de changer et de devenir un être humain meilleur.
Ce combat personnel n’est pas à confondre avec les conflits externes que rencontre le personnage, ceux-ci font partie de la ligne d’action dramatique. L’arc dramatique du personnage évolue selon les leçons que ce personnage tirent des conflits extérieurs.

Dans Jumeaux réalisé par Ivan Reitman en 1988, Julius devra faire un choix moral. Choisira-t-il l’argent ou sa famille ?
Le message positif que porte cette histoire est bien entendu l’importance des liens familiaux malgré ce qui socialement peut les briser.

Créez un adversaire avec un point de vue différent sur le problème moral central à l’histoire.

Pour ne pas tomber dans le sermon, vous devez non pas opposer mais présenter les deux faces du problème.
Conseils de lecture :
COMMENT CREER DES ARGUMENTS CONTRAIRES

Prenons l’exemple d’un trafiquant de drogue qui a un problème moral à justifier son activité. Peut-être est-il écœuré de constater les dégâts horribles que cela occasionne à ceux qui souffre de cette addiction. Peut-être aussi les circonstances l’ont poussé à devenir trafiquant de drogues et que ce n’était donc pas une vocation.

Face à lui, les autorités qui prônent que pour des raisons de santé publique, le trafic de drogues doit cesser. Alors que cette motivation fonctionne concernant les cigarettes et l’alcool, il faut bien reconnaître que cette position n’est pas très légitime en regard de la drogue. Par contre, la véritable position des institutions est que le trafic de drogue est hors de leur contrôle.

Nous avons donc deux points de vue différents sur le problème moral que cause la consommation de drogue. Dans le développement de cette histoire, les autorités sont un concept un peu nébuleux, nous avons donc besoin de rendre les choses un peu plus concrètes.
Nous avons donc besoin à la fois des autorités et d’au moins un personnage. L’argument des autorités sera donc exposé à travers ce personnage (on peut en faire l’antagoniste) qui tiendra un discours tout à fait sérieux et crédible sur le problème de la drogue. Mais ce discours ne s’oppose pas ou n’interfère pas avec celui du trafiquant de drogues (le protagoniste) qui tient un tout autre discours.

Mettez en place une scène où le protagoniste et l’antagoniste débattent du problème moral exposant leur propre système de valeurs.

Dépassez l’habituel combat du bien contre le mal pour une bien meilleure approche. Si vos adversaires sont des méchants stéréotypés, il y aura de fortes chances pour que votre héros ne soit pas un personnage très fascinant non plus.
Donnez à vos méchants une raison légitime pour ce qu’ils font et décrivez ces raisons dans une scène spécifique où ils pourront, face aux héros, expliquer leurs motivations sincères et crédibles.

Gardez à l’esprit que l’antagoniste a lui aussi un passé. Que le héros interfère avec les plans du méchant ou bien que celui-ci possède une vieille rancune contre le héros, le comportement et les décisions du méchant doivent être motivés.
Un méchant pourrait être motivé par exemple à retrouver ce qu’il a perdu : un amour, un parent, un objet ou retourner dans son pays natal ou une communauté dont il aurait été exclu. Il pourrait vouloir retrouver son humanité qu’il aurait perdu par quelque action épouvantable qu’il fut obligé d’accomplir.

Tant que le héros ne se place pas en travers de son chemin, le méchant ne se manifeste pas. Mais si ce méchant de l’histoire décide que le monde se tient entre lui et son objectif alors le héros devra intervenir (pour des raisons qui lui seront personnelles et pas seulement parce qu’il réagit au quart de tour dès qu’un méchant se trouve dans ses parages).

sopranosMettez en place une série d’actions immorales orchestrées par le protagoniste, mineures d’abord puis progressivement plus graves.

Il s’agit de montrer et de rendre présente la faiblesse du protagoniste dans l’esprit du lecteur.
Considérez la série télévisée Les Soprano. Elle soulève la question des actions immorales, quand elles peuvent être justifiées et dans quelles conditions.

Les personnages sont essentiellement motivés par les questions relatives à la famille, un besoin légitime soit pour pourvoir aux nécessités de celle-ci, soit pour la reconstituer. L’histoire n’appuie pas lourdement sur la défense des actions immorales mais cependant construit des événements et des situations qui sont moralement ambigües.
Le besoin lié à la famille (et c’est une noble cause) interpelle le lecteur sur la présomption du bien et du mal, sur les actions des personnages et principalement sur les choix professionnels et personnels des personnages à l’écho somme toute assez universel.

A un moment donné, le protagoniste perdra le conflit contre l’antagoniste.

C’est un moment dramatique  structurel. Le personnage principal doit pouvoir se retrouver au cours de l’intrigue dans un état d’âme particulier où il sera persuadé que tout est perdu pour lui, qu’il n’atteindra jamais son objectif.
Plus à ce sujet :

Le héros est si désespéré qu’il commet des choses immorales.

Autrement dit, ceci est le moment du All is Lost. Tout semble perdu pour lui ce qui le pousse justement à agir en blessant davantage les autres. C’est alors qu’il réalise que ses actions sont immorales et qu’il trouve en lui la force et le courage de reprendre le combat.
C’est peut-être à ce moment-là que le thème est le plus fort et que l’auteur à travers ce thème peut inspirer une leçon de vie d’après John Truby.
Pour avoir une idée du All is Lost :
BLAKE SNYDER : GOLDEN FLEECE

Au cours de l’histoire, faites en sorte que les alliés, sidekick, les parents et les amis du protagoniste critiquent ses actions immorales.

Le protagoniste devrait reconnaître ses erreurs et faire amende honorable. Votre personnage principal doit apprendre des choses sur lui-même au cours de son aventure, découvrir sa vraie nature, tirer profit des obstacles et des épreuves qu’il surmonte ou ne surmonte pas. Les proches peuvent aider à cette prise de conscience.

Parfois, juste avant le climax (l’ultime confrontation entre le héros et son antagoniste), le protagoniste devra faire un choix moral.

Ce choix moral est souvent en rapport avec le défaut majeur de sa personnalité. Une bonne histoire, finalement, est un personnage principal qui doit faire face à un puissant choix moral. Cela fonctionne aussi bien pour la comédie que pour le drame.

Nous avons un protagoniste qui se débat avec des failles très humaines, somme toute. Ce choix moral que devra faire le protagoniste teste sa force intérieure contre une faiblesse bien humaine et n’a rien à voir avec son objectif extérieur, la mission qu’on lui a confiée dans cette histoire (même si bien souvent, le succès de la mission dépend de la capacité du héros à vaincre ses démons intérieurs).

Comme le personnage est appelé à être un être meilleur, il subit une transformation de sa personnalité au cours de son aventure, une transfiguration qui se produit au sein de sa conscience et de sa vie émotionnelle. A la fin de l’histoire, il est vrai qu’il ne voit plus les choses sous le même angle.

Au cours de l’histoire, le protagoniste va rencontrer des personnages et des situations qui vont supporter, dénier et défier sa capacité à surmonter les obstacles et à remplir son objectif.
Ce qui est satisfaisant pour le lecteur est le triomphe interne qui accompagne la lutte extérieure même si celle-ci est perdue. C’est ce triomphe (qui se concrétise par le choix moral du protagoniste) qui permet à un auteur d’exprimer ce qu’il avait à dire.

Le personnage fera un choix qui permet la révélation thématique.

Ce triomphe personnel dont nous parlions précédemment correspond à cette révélation thématique. C’est par cette révélation que l’impact de l’histoire sur le lecteur est le plus fort. Pour John Truby, cette révélation dépasse le cadre de l’histoire et donne une idée au lecteur sur la manière dont les gens devraient agir et vivre dans le monde. Elle affecte directement le lecteur.

Prenez Tootsie, par exemple. La faiblesse de Michael est dans sa façon d’agir avec les femmes et chacun de ses adversaires est un aperçu différent de la même faiblesse.
L’idée d’un argument moral (chère à Truby) est que votre personnage principal se retrouve englué dans un dilemme. Essayez donc toujours d’insérer une telle ligne thématique dans votre histoire.


Parce qu’on en a vraiment besoin. Merci

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Bion
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Bion

Salut William Bravo pour ce post. Il est indispensable de travailler en amont de l’écriture du scénario les lignes thématiques de chacun des personnages qui vont intervenir en évitant toute approche manichéenne. Comme tu l’exprimes le protagoniste a ses failles et une part d’ombre et d’immoralité qu’il est amené à essayer de résoudre dans l’aventure qui lui est proposée. De même les antagonistes ne doivent pas être réduis au rôle de bad guys, on doit pouvoir justifier leur comportement, ils sont susceptibles de pouvoir évoluer eux aussi. Ce qui compte c’est la puissance du (des)conflit (s) qu’apporte, si on a… Lire la suite »

Cine7
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Cine7

Bonjour et bravo William ! Heureux d’intervenir pour la 1ère fois sur cette excellente et belle synthèse sur un vecteur primordial du récit ! Je crains toujours que réduire le conflit par un combat entre le bien et le mal ne nuise trop à la créativité et donc à l’originalité. Ne vaudrait-il pas mieux développer ce qui oppose la vie à la mort jusqu’à des dimensions archétypales comme l’enjeu d’emprunter la voie du paradis ou de l’enfer, se libérer du terrestre pour le céleste, se projeter de l’état d’individu à sa véritable humanité universelle ? … Bref, ne pas se… Lire la suite »